LE PRINCIPE DE PETER

Selon le principe de Peter qui veut que chacun tende à s’élever à son niveau d’incompétence, je crains que la société humaine elle-même soit actuellement atteinte de ce syndrome. Je veux dire qu’elle n’est pas du tout au niveau auquel elle croit pouvoir prétendre. C’est ainsi de façon cyclique depuis la nuit des temps. Soudain, les choses nous échappent, s’emballent. Plus personne, nulle analyse, nulle considération, ne sauraient arrêter cette folle cavalcade vers on ne sait quel gouffre. Les commentaires, les explications ne font qu’illustrer l’engrenage qui nous aspire. Elles l’accompagnent, mais ne l’enrayent pas. Pas tout de suite.

D’aucuns parlent des banlieues, de chômage, de misère, de paupérisation… D’autres évoquent le précipice du Moyen Orient, le retour frénétique des extrémismes religieux, la dissolution des sociétés occidentales… Prenons un exemple près de nous. Je travaille au sein d’une de ces grandes multinationales libérales toutes puissantes. J’assiste jour après jour à l’implosion de ceux qui la composent : les employés et les techniciens accrochés aux dernières bouées qui les sauvent de la précarisation, les cadres qui se complaisent dans une charge de travail stakhanoviste pour noyer leur stress ; et les dirigeants — mais oui, eux aussi — happés par leur “logique de marché” comme des savants fous par leurs créatures infernales. On les croit hautains, cyniques, méprisants. C’est un leurre. En réalité, ils ne s’appartiennent plus. Derrière le carcan de leurs costumes sombres, leurs teints blafards, la crispation de leurs traits, ils débitent leurs credos avec le débit saccadé de robots lobotomisés. Ils s’accrochent à leurs richesses comme Harpagon à sa “chère cassette”. Tout aussi terrifiés, car sans leurs “cassettes”, ils ne sont plus rien, le vide, le néant. Se retourne-t-on vers le monde des intellectuels et des penseurs ? Eux aussi sont emportés dans le tourbillon. Et j’avoue humblement que je ne me sens pas beaucoup plus brillant. Je m’accroche avec toute l’énergie qui me reste à quelques lambeaux d’espoirs. Figurez-vous que j’en suis à espérer un nouveau Front populaire pour 2007 ! Quand tout montre qu’on n’en a jamais été aussi loin. Et le pire, c’est que je vais continuer à batailler comme un chiffonnier pour cette chimère ! Mais que faire, quelle attitude adopter face à ces déferlements fous furieux ? Expliquer ? Mais tous ceux qui doivent savoir savent et les autres, pris de panique, n’entendent plus ! Observer en restant à distance, protéger par une bonne dose de cynisme et d’ironie ? À distance, on est épouvantablement seul. Je sens qu’il me faut conclure mon propos, et je n’ai toujours pas trouvé les bonnes réponses à mes questions. Ne nous reste, je crois, qu’à vivre du mieux que nous pouvons avec la meute des volatiles de notre espèce. En essayant de nous emparer des trains qui mènent quelques part (même si ce n’est pas longtemps) ; et en usant des deux seules qualités qui en vaillent la peine : l’élégance, qui est l’art de faire savoir aux autres l’importance qu’ils ont ; et l’humour, qui est l’art d’admettre nos limites humaines sans gémir.

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<p>Un “voyageur à domicile” en quête du monde d’après.</p>

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