LE FACTEUR HUMAIN

((/images/Bistro_Paris.jpg|Le bistrot des éclopés de la vie|L)) Le jour n’était pas levé quand je suis sorti. Il fallait absolument que je sorte. La soirée de la veille avait été plutôt agitée. Vous savez, une de ces soirées où, sous le feu de l’excitation, les conversations dérapent et s’enveniment sans que plus personne ne puisse enrayer le flot des imprécations. Au petit matin, il vous en reste une petite boule amère de regrets au fond de la gorge et un vague sentiment de culpabilité. Pour secouer, ça avait secoué !

Il n’y avait encore personne dans les rues de la petite ville. Le vent coulis, glacial, apaisa mes tourments. Après tout, peut-être fallait-il en passer par là. Vider les abcès de toutes les humeurs malignes avant de passer à la phase de réconciliation, de reconstruction. Suis allé me mettre au chaud dans un bistrot ouvert, à une table en coin qui permettait l’observation. Il y avait une quinzaine de clients dans l’endroit, autant au comptoir que dans la salle. Il règnait l’atmosphère paisible, presque rassurrante, des petits matins. Qui étaient-ils tous ces gens ? Ils étaient silencieux, tout juste accaparés par la fumée de leurs cafés, encore imprégnés des rêves de la nuit et de la chaleur soyeuse des draps. D’ailleurs, avaient-ils tous des draps ? J’avais du mal à imaginer qu’ils aient pu participer à l’hystérie de la veille. Et pourtant c’était très probablement le cas. Mais ils étaient là, en chair et en os, en espoir et en désespoir, le cou enfoncé dans les épaules comme ces oiseaux migrateurs harassés qui se reposaient l’espace d’un instant dans le marais du lac. Certains conversaient à voix basse. Les masques étaient encore au vestiaire, les peurs et les haines assoupies. Je les ai même imaginés en culotte courte et en jupette, quand ils étaient enfants et que les fracas du monde ne les avaient pas encore endoloris. Tout à coup, je me suis mis à rire. C’était plus fort que moi. Certains se sont retournés, un peu interloqués, ignorant que je les reconnaissais TOUS ! Tous, ils étaient tous là, dans ce bistrot, ceux de l’engueulade de la veiille. On se regardait en coin, l’air penaud. Puis l’atmosphère se détendit quelque peu. Quelqu’un lança une vague plaisanterie à laquelle tous se raccrochèrent pour sortir de la gêne par le rire. Non, on ne pouvait pas parler aux autres de la même façon quand on voulait bien les voir comme ils étaient vraiment, quand on pouvait en ressentir la complexité. (Hier soir, lors de la foire d’empoigne, je crois que plus personne ne voyait, ni ne sentait plus personne.) Chacun a sa part d’ombres et sa part de lumières. Il faut absolument trouver les lumières, arrêter d’observer nos voisins planqués derrière la meurtrière de nos yeux, mais sortir sur le pas de nos portes et siroter ensemble quelques apéritifs. Il fallait parler doucement, en ouvrant tout grand nos écoutilles. Et préparer notre projet. Je ne voulais pas faire d’angélisme. Malgré l’ambiance joyeuse, je savais que les fureurs, les peurs resteraient toujours tapies dans l’ombre. Mais je n’avais pas le choix. J’ai pris mon stylo et me suis mis à écrire cet article entre deux gorgées de café crème.

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Un "voyageur à domicile" en quête du monde d'après.

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