RACAILLE

Un petit ministre de l’intérieur trépignant, escorté par sa nuée d’adorateurs journalistiques, se rendit un soir dans une banlieue ghetto de la grande mégalopole parisienne. Las ! Il y fut reçu par forces invectives, crachats et œufs aviaires pourris. Quelque peu interloqué, mais fort de ses cours renforcés de communication, il tenta de reprendre pied et s’empara d’un des micros qui se tendaient langoureusement vers lui…

””Euh…”, commença-t-il, la voix un peu blanche. ”On ne m’empêchera pas” (respiration) ”de venir là si je veux. Ce n’est tout de même pas une zone de non droit” (respiration) ”ici” (respiration) ”que je sache.”” Puis se tournant vers les gens de la cité agglutinés aux fenêtres des grandes tours, il poursuivit : ””Et vous, hein, vous aussi, vous en avez marre de cette racaille ?… Hein, vous en avez marre ?”” Les micros, obnubilés par le charisme ensorcelant de leur petit ministre, omirent d’enregistrer la réponse de la population. Mais, moi, je crois bien l’avoir perçu. Et voici ce que j’entendis : “Oui, Monsieur le Grand Petit Ministre, c’est vrai, nous avons peur de cette racaille, de TOUTES les racailles. La racaille de la cité, ce sont nos propres enfants. Vous les avez rejetés au fond de leurs ghettos, vous avez coupé tous les ponts qui leur permettaient d’espérer pouvoir rejoindre votre monde, vous les avez diabolisés, montrés du doigt. Et vous vous étonnez qu’ils se soient construits un monde à eux, un monde en dehors de vos lois ? La nature a horreur du vide, Monsieur le tout petit ministre. Vous les avez abandonnés ? D’autres sont venus prendre votre place : des trafiquants, des intégristes obscurs… Alors, c’est vrai, maintenant, nos enfants nous font peur. Mais… (Hého, le ministricule, vous nous écoutez ? Parce qu’à vous voir comme ça, le sourire béat, obnubilé par les objectifs des caméras, on croirait que… Bon, on continue.) Mais l’autre racaille qui nous fait peur, c’est ta bande à toi, ministre. Ceux qui piquent impunément dans les caisses et vont mettre leur sale oseille à l’abri dans des paradis fiscaux. Ceux qui n’hésitent pas à mettre des populations entières sous perfusion de RMI ou de contrats précaires. Ceux qui font sniffer aux gogos des lignes de “valeur travail ” frelaté qui ne leur apporteront jamais rien, mais les rendront addicts comme des moutons. Ceux qui déciment des populations entières de la planète au nom de la liberté de marché. Oui, nous avons bien dit “déciment” ! Demandez à ces centaines de milliers d’Africains qui crèvent du sida parce que vos entreprises pharmaceutiques veulent protéger leurs profits. Demandez à ces milliers de personnes qui vont mourir par l’amiante, alors que l’État savait mais n’a rien fait, rien dit, pour protéger les intérêts des lobbies complices. Quoi ? Comment ? Vous dites que vous allez nous débarrasser de la racaille ? Très bonne chose. Il se pourrait même qu’un jour, on aille vous y aider, putain de ta mère !” Les choses tournaient vinaigre. Je suis retourné dans ma montagne. Une phrase lue sur un blog ami me trottait dans la tête : ””L’histoire enseigne qu’au delà de certaines limites, impossibles à estimer, les citoyens ne se laissent plus gruger sans réagir. Elle enseigne aussi que les conflits sont imprévisibles, et une fois déclenchés, impossibles à maîtriser.”” (Claude Plathey)

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<p>Un “voyageur à domicile” en quête du monde d’après.</p>

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