Une petite grand-mère merchandiseuse exténuée

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« Reposez-vous bien aujourd’hui, on ne va pas laisser les clients venir vous déranger. » Ça les met de bonne humeur, cette grève sans perte de salaire. « N’oubliez pas de prendre votre oreiller pour bosser ! » Les salariés se marrent.

Ce dimanche matin, dans le cadre de la réforme Sarkozy des retraites, on bloque tous les accès routiers à une vaste zone commerciale. Le filtrage ne laisse passer que les employés qui vont bosser.

Une toute petite grand-mère enfoncée dans le fauteuil de sa toute petite voiture arrive à la sortie de l’HyperTruc. Explique qu’elle débauche. Tu verrais la gueule des camarades qui regardent leur montre : débaucher à 10h30 un dimanche matin… Une grand-mère qui a dépassé la soixantaine… Faut pas leur faire ! La petite grand-mère essaie avec maladresse d’expliquer son boulot et je te raconte pas les soupçons lourds comme des enclumes ! Faut dire que les copains sont remontés comme des coucous suisses. On a vu voici peu une voiture à coffre plein que les gars d’un autre accès routier avaient sans doute laissé passer au baratin. La grand-mère continue à nous parler alambiqué. Elle bossait dans l’HyperTruc mais pas pour l’HyperTruc.

— Vous êtes merchandiseuse ?

Le visage de la grand-mère s’éclaire. Ah, tout de même, y’en a un qui comprend  ! Alors, comme elle est maintenant en confiance, tout sort très vite. Elle s’est levée à quatre heures du matin hier, elle est venue ici, la marchandise n’était pas arrivée. Alors elle est rentrée chez elle sans être payée. Comme à chaque fois que ça arrive. Elle est revenue ce matin même heure.

Elle fait des « missions » dans toute l’agglomération pour un trust agro-alimentaire qui est la filiale d’une multinationale. Mettre en place la marchandise dans les rayons de super et hypermarchés. Quatre heures de boulot à dix kilomètres au nord ou une heure de boulot à quinze kilomètres au sud. Elle peut avoir trois quatre « missions » le même jour, entendre trois-quatre contrats de travail, dans trois-quatre magasins dispersés dans toute l’agglomération. Un mois de boulot, c’est vingt à soixante « missions » avec autant de contrats de travail pour totaliser un gros mi-temps ! Et que je te charge les cartons. Et que je te tire la palette. Et que je te grimpe les produits dans les rayons. Et que je me fais engueuler par un sous-chef de magasin qui n’est pas mon employeur quand la marchandise n’est pas arrivée !

La petite grand-mère, elle est exténuée. Je fais signe aux copains d’ouvrir le barrage et lui dis de rentrer vite chez elle pour dormir. Et c’est après son départ que je leur explique en détail ce que je viens de te raconter dont ils n’ont à peu près rien compris. Alors qu’elles sont plusieurs dizaines de milliers, personne ne connaissait le mot merchandiseuse — t’aurais vu les yeux ronds comme des soucoupes — et personne n’imaginait qu’on pouvait bosser dans de telles conditions. À un âge où on devrait jouir de la retraite, faire la grasse matinée surtout le dimanche, et lire des histoires à ses petits-enfants.

Je pense souvent à ce jour froid et pluvieux où nous avons croisé deux minutes une petite grand-mère merchandiseuse exténuée dont nous ne saurons jamais le prénom. C’est pour toutes les grands-mères comme elle que je suis un partageux.


« J’ai trimé comme un pauvre bougre toute ma vie […] Oui, j’en ai bavé, vous le savez. » Graeme Allwright chante Le trimardeur.

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Un "voyageur à domicile" en quête du monde d'après.