Et si le problème, c’était la civilisation ? par Nicolas Casaux (1/2)

Et si le problème, c’était la civilisation ? par Nicolas Casaux (1/2)

Un texte majeur de Nicolas Casaux, membre de l’organisation internationale Deep Green Resistance, sur la notion de civilisations. Et pourquoi celles-ci – la nôtre comprise – sont vouées à disparaître.


Partie 1 : “les civilisations ont le devoir de civi­li­ser les races infé­rieures”

“Le mot civi­li­sa­tion évoque de puis­santes images et d’im­por­tantes concep­tions. On nous enseigne, ici, aux États-Unis, et depuis l’école primaire, qu’une poignée de peuples anciens — comme les Égyp­tiens et les Grecs — étaient « civi­li­sés » et que la civi­li­sa­tion a atteint son niveau opti­mal de déve­lop­pe­ment chez nous et dans d’autres pays occi­den­taux. La civi­li­sa­tion, nous dit-on, est béné­fique, dési­rable — et réso­lu­ment préfé­rable au fait d’être inci­vi­lisé. L’idée de civi­li­sa­tion implique toujours impli­ci­te­ment une compa­rai­son : l’exis­tence de peuples civi­li­sés implique des peuples inci­vi­li­sés, qui sont infé­rieurs parce qu’ils ne sont pas civi­li­sés. Les popu­la­tions inci­vi­li­sées, quant à elles, se sont vues expliquées qu’elles ne pour­raient jamais deve­nir civi­li­sées, ou bien qu’elles devraient tenter de le deve­nir aussi vite que possible ; nombre de celles qui ont essayé ou qui y ont été forcées — comme les habi­tants de l’atoll de Bikini qui ont été expul­sés de leurs îles afin que les USA puissent faire explo­ser des bombes atomiques dans leur lagon après la Seconde Guerre mondiale — ont beau­coup souf­fert du fait de l’ex­pan­sion de la civi­li­sa­tion.

La civi­li­sa­tion est une idée qu’on nous enseigne à l’école. Qui plus est, il s’agit une idée élitiste, qui se défi­nit par la créa­tion de hiérar­chies — entre socié­tés, entre classes, entre cultures, ou entre races. Pour les élites qui ont inventé l’idée, les civi­li­sa­tions sont toujours des socié­tés stra­ti­fiées en classes et fondées sur l’État, et les personnes civi­li­sées appar­tiennent toujours aux classes dont les privi­lèges sont garan­tis par les insti­tu­tions et les pratiques étatiques. Les personnes inci­vi­li­sées sont alors celles qui n’ap­par­tiennent pas à ces classes ou qui vivent en dehors de la civi­li­sa­tion et du contrôle de l’État.”

 Thomas C. Patter­son, Inven­ting Western Civi­li­za­tion (1997).

“L’his­toire de la civi­li­sa­tion, depuis la destruc­tion de Carthage et de Jéru­sa­lem jusqu’à celle de Dresde, d’Hi­ro­shima et du peuple, du sol et des arbres du Viet­nam, est un témoi­gnage tragique de sadisme et de destruc­ti­vité.”

— Erich Fromm, La passion de détruire (1973).

La toute dernière édition du célèbre maga­zine améri­cain The New Yorker, en date de septembre 2017, comporte un article inti­tulé « The Case Against Civi­li­za­tion » (La critique de la civi­li­sa­tion) ; fait excep­tion­nel pour un média grand public.

Cet article se base sur deux livres récem­ment publiés (en anglais seule­ment, pour l’ins­tant) : Against the Grain: A Deep History of the Earliest States (Contre l’agri­cul­ture : une histoire des premiers États), écrit par James C. Scott, anthro­po­logue (et anar­chiste reven­diqué, souli­gnons-le) ensei­gnant à l’uni­ver­sité de Yale aux États-Unis, et Affluence Without Abun­dance: The disap­pea­ring world of the Bush­men (La richesse sans l’abon­dance : le monde en voie de dispa­ri­tion des Bush­men) écrit par James Suzman, un anthro­po­logue britan­nique.

À travers ces deux ouvrages, le jour­na­liste du New Yorker dresse un (trop) bref portrait de quelques problèmes liés à l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, et dont nous souf­frons toujours aujourd’­hui (il se concentre prin­ci­pa­le­ment sur les inéga­li­tés sociales et quelques valeurs cultu­relles nuisibles).

J’ima­gine déjà les réac­tions d’in­com­pré­hen­sion de beau­coup. La civi­li­sa­tion ? Poser problème ? Comment le « Fait pour un peuple de quit­ter une condi­tion primi­tive (un état de nature) pour progres­ser dans le domaine des mœurs, des connais­sances, des idées » (défi­ni­tion offi­cielle du Centre natio­nal de ressources textuelles et lexi­cales ou CNRTL, un organe du CNRS) pour­rait-il être un problème ?

Eh bien, pour commen­cer, avez-vous remarqué le racisme et le supré­ma­cisme qui carac­té­risent cette défi­ni­tion de la civi­li­sa­tion ? Ce qui est impli­ci­te­ment (et rela­ti­ve­ment expli­ci­te­ment) insi­nué, c’est que les peuples (que les civi­li­sés quali­fient de) « primi­tifs » sont en quelque sorte en retard, ou arrié­rés, « dans le domaine des mœurs, des connais­sances, des idées » par rapport aux peuples civi­li­sés.

(La défi­ni­tion du Larousse ne vaut pas mieux : « État de déve­lop­pe­ment écono­mique, social, poli­tique, cultu­rel auquel sont parve­nues certaines socié­tés et qui est consi­déré comme un idéal à atteindre par les autres. » N’est-ce pas. Nous savons tous que les Indiens d’Amé­rique consi­dé­raient la civi­li­sa­tion qui les a massa­crés comme un idéal à atteindre, à l’ins­tar de tous les autres peuples oppri­més, déci­més ou suppri­més par son expan­sion.)

Il va sans dire que les rédac­teurs de diction­naires sont des gens « civi­li­sés », ce qui aide à comprendre pourquoi ils se défi­nissent en des termes si élogieux. Derrick Jensen, mili­tant écolo­giste et écri­vain états-unien, le souligne de manière ironique : « Pouvez-vous imagi­ner des rédac­teurs de diction­naires se quali­fier volon­tai­re­ment de membres d’une société humaine basse, non-déve­lop­pée, ou arrié­rée ? »

La litté­ra­ture du 19ème siècle regorge de titres d’ou­vrages expo­sant clai­re­ment l’im­pé­ria­lisme, le racisme et le supré­ma­cisme inhé­rents au concept de civi­li­sa­tion, comme Progrès de la civi­li­sa­tion en Afrique de Louis Desgrand, ou encore Plan de colo­ni­sa­tion des posses­sions françaises dans l’Afrique occi­den­tale au moyen de la civi­li­sa­tion des nègres indi­gènes de Laurent Basile Haute­feuille. Une affiche du Petit Jour­nal du 19 novembre 1911 lisait : « La France va pouvoir porter libre­ment au Maroc la civi­li­sa­tion, la richesse et la paix. » Le 28 juillet 1885, Jules Ferry, « l’un des pères fonda­teurs de l’iden­tité répu­bli­caine », prononça un discours dans lequel il affir­mait : « Il faut dire ouver­te­ment qu’en effet les races supé­rieures ont un droit vis-à-vis des races infé­rieures. […] Il y a pour les races supé­rieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civi­li­ser les races infé­rieures. »

Petit journal
En images

Le terme de civi­li­sa­tion, apparu, en France, au 18ème siècle dans L’ami des hommes de Mira­beau, fut initia­le­ment utilisé « pour décrire des gens, qui […] obéis­saient à certaines orga­ni­sa­tions poli­tiques, dont les arts et lettres faisaient montre d’un certain degré de sophis­ti­ca­tion, et dont les manières et la morale étaient consi­dé­rées comme supé­rieures à celles des autres membres de leur propre société ou d’autres socié­tés. […] La civi­li­sa­tion, en d’autres termes, se base sur l’État, sur la stra­ti­fi­ca­tion sociale et sur le règne de la loi. » (Thomas C. Patter­son, anthro­po­logue de l’uni­ver­sité de Berke­ley, aux États-Unis, dans son livre Inven­ting Western Civi­li­za­tion). C’est-à-dire que la civi­li­sa­tion s’op­po­sait, et s’op­pose, par exemple, à la sauva­ge­rie, et les civi­li­sés aux sauvages (sauvage étant étymo­lo­gique­ment rela­tif au bois, ou à la forêt, tandis que civi­li­sa­tion vient du latin civi­tas, qui signi­fie État, cité, centre urbain, ville). L’idée de civi­li­sa­tion était et est égale­ment liée au concept de gran­deur : on parlait et on parle encore souvent de « grandes civi­li­sa­tions » (par oppo­si­tion aux petits peuples indi­gènes primi­tifs, sauvages). C’est-à-dire que la civi­li­sa­tion est une société qui se défi­nit, entre autres, par ses excès — y compris, donc par une taille exces­sive.

En plus de cela, la civi­li­sa­tion se défi­nit par un certain nombre de valeurs et de pers­pec­tives cultu­relles (dont, par exemple, en ce qui concerne notre civi­li­sa­tion indus­trielle mondia­li­sée, une percep­tion supré­ma­tiste de la place de l’être humain dans le monde, une manière de conce­voir les autres espèces vivantes comme infé­rieures et comme ressources : ce que Derrick Jensen appelle le mythe de la supré­ma­tie humaine).

Derrick Jensen défi­nit la « civi­li­sa­tion » comme suit :

« La civi­li­sa­tion est une culture – c’est-à-dire un complexe d’his­toires, d’ins­ti­tu­tions, et d’ar­te­facts – qui, à la fois, mène à et émerge de la crois­sance de villes (voir civil, de civis, citoyen, du latin civi­tas, État, cité, centre urbain, ville), en défi­nis­sant les villes – pour les distin­guer des camps, des villages, etc. – comme des regrou­pe­ments de gens vivant de façon plus ou moins perma­nente en un lieu précis, d’une densité telle que l’im­por­ta­tion quoti­dienne de nour­ri­ture et d’autres éléments néces­saires à la vie est requise. »

***

Les problèmes inhé­rents à la notion de civi­li­sa­tion ont été dénon­cés par des figures histo­riques très diverses. Freud avait entiè­re­ment raison lorsqu’il écri­vait, dans son livre (au titre très évoca­teur) Malaise dans la civi­li­sa­tion, que : « La civi­li­sa­tion est quelque chose d’im­posé à une majo­rité récal­ci­trante par une mino­rité ayant compris comment s’ap­pro­prier les moyens de puis­sance et de coer­ci­tion. »

Ou Louis-Auguste Blanqui, révo­lu­tion­naire socia­liste et figure impor­tante de la Commune de Paris, lorsqu’il écri­vait : « Il y a dans le senti­ment de la liberté person­nelle une si âpre saveur de jouis­sance, que pas un homme ne l’eût échan­gée contre le collier doré de la civi­li­sa­tion. »

Ou Charles Fourier, figure impor­tante de l’his­toire du socia­lisme, lorsqu’il écri­vait (en 1808) :

« Comme je n’avais de rapport avec nul parti scien­ti­fique, je réso­lus d’ap­pliquer le doute aux opinions des uns et des autres indis­tinc­te­ment, et de suspec­ter jusqu’aux dispo­si­tions qui avaient l’as­sen­ti­ment univer­sel : telle est la civi­li­sa­tion qui est l’idole de tous les partis philo­so­phiques, et dans laquelle on croit voir le terme de la perfec­tion : cepen­dant, quoi de plus impar­fait que cette civi­li­sa­tion qui traîne tous les fléaux à sa suite ? quoi de plus douteux que sa néces­sité et sa perma­nence future ? […] Il faut donc appliquer le doute à la civi­li­sa­tion, douter de sa néces­sité, de son excel­lence, et de sa perma­nence. Ce sont là des problèmes que les philo­sophes n’osent pas se propo­ser, parce qu’en suspec­tant la civi­li­sa­tion, ils feraient planer le soupçon de nullité sur leurs théo­ries qui toutes se rattachent à la civi­li­sa­tion, et qui tombe­raient avec elle du moment où l’on trou­ve­rait un meilleur ordre social pour la rempla­cer. »

En France, toujours, le courant des anar­chistes natu­riens, vers la fin du 19ème siècle, dénonçait égale­ment les problèmes liés à la notion de civi­li­sa­tion.

Enfin, pour prendre un dernier exemple plus proche de nous, citons Erich Fromm, célèbre psycha­na­lyste alle­mand, dont l’épi­logue de son livre La passion de détruire (1973) commençait ainsi :

“J’ai essayé, dans cette étude, de démon­trer que l’homme préhis­to­rique, vivant en bandes de chas­seurs et de cueilleurs, était carac­té­risé par un mini­mum de destruc­ti­vité et un maxi­mum de coopé­ra­tion et de partage ; c’est seule­ment l’ac­crois­se­ment de la produc­ti­vité et de la divi­sion du travail, la forma­tion d’un large surplus et l’édi­fi­ca­tion d’États pour­vus d’une hiérar­chie et d’une élite, qui firent appa­raître la destruc­ti­vité et la cruauté et qu’elles se sont mises à croître, en même temps que se déve­lop­paient la civi­li­sa­tion et le rôle du pouvoir.”

***

En résumé, donc, la civi­li­sa­tion désigne les socié­tés humaines urbaines, très hiérar­chiques, orga­ni­sées grâce à une forme d’État, et dont l’ali­men­ta­tion dépend de l’agri­cul­ture prin­ci­pa­le­ment céréa­lière (à grande échelle, façon mono­cul­ture, par oppo­si­tion, entre autres, à la petite horti­cul­ture parfois pratiquée par des popu­la­tions de chas­seurs-cueilleurs).

Durant la grande majo­rité (entre 95 et 99%) de leur exis­tence les humains ont vécu en petits groupes de chas­seurs-cueilleurs, d’hor­ti­cul­teurs ou de nomades, sans anéan­tir le paysage plané­taire, sans le submer­ger de millions de tonnes de plas­tique et de produits chimiques cancé­ri­gènes, et sans satu­rer son atmo­sphère de gaz toxiques (et de gaz à effet de serre). Leur histoire (arro­gam­ment quali­fiée de préhis­toire) n’était ni infec­tée, ni ryth­mée par la guerre. Leur mode de vie ne requé­rait pas ce qui, d’après Lewis Mumford (histo­rien et socio­logue états-unien), carac­té­ri­sera par la suite le fonc­tion­ne­ment de toutes les civi­li­sa­tions : « la centra­li­sa­tion du pouvoir poli­tique, la sépa­ra­tion des classes, la divi­sion du travail (pour la vie), la méca­ni­sa­tion de la produc­tion, l’ex­pan­sion du pouvoir mili­taire, l’ex­ploi­ta­tion écono­mique des faibles, l’in­tro­duc­tion univer­selle de l’es­cla­vage et du travail impo­sés pour raisons indus­trielles et mili­taires. »

Si l’on consi­dère que l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion se rapporte à l’avè­ne­ment du phéno­mène urbain, et donc à la crois­sance des premières villes (et donc à l’agri­cul­ture), ou cités-états, en Méso­po­ta­mie, on se rend compte qu’en termes écolo­giques, elle a toujours consti­tué une catas­trophe. Ce qui était autre­fois un « crois­sant fertile » a été trans­formé (en quelques millé­naires de civi­li­sa­tion) en un désert infer­tile.

L’ex­pan­sion de cultures urbaines, étatiques, en d’autres termes, de civi­li­sa­tions, qui a balayé la planète au cours des derniers millé­naires, a fait dispa­raître les forêts du Proche-Orient (les cèdres du Liban ne sont plus qu’un loin­tain souve­nir), les forêts de l’Afrique du Nord, les forêts de Grèce, et ainsi de suite.

Ces forêts furent détruites — la novlangue civi­li­sée parle­rait plutôt de « valo­ri­sa­tion des ressources natu­relles » — entre autres, pour la construc­tion des flottes égyp­tiennes et phéni­ciennes. Ces forêts furent détruites par diverses civi­li­sa­tions qui faisaient simple­ment ce que font les civi­li­sa­tions : détruire les biomes, épui­ser les aqui­fères, lessi­ver les sols, couper les forêts, rempla­cer l’équi­libre des biotopes par le déséqui­libre de leurs exploi­ta­tions, etc.

Ces civi­li­sa­tions (grecque, romaine, égyp­tienne, khmer, etc.) se sont toutes effon­drées. Pour diverses raisons. Cepen­dant, elles avaient toutes ravagé les terri­toires qu’elles contrô­laient.

Leurs effon­dre­ments ont été docu­men­tés et analy­sés dans plusieurs ouvrages, parmi lesquels Effon­dre­ment de Jared Diamond, Le viol de la terre : Depuis des siècles, toutes les civi­li­sa­tions sont coupables de Clive Ponting, et L’ef­fon­dre­ment des socié­tés complexes de Joseph Tain­ter. Comment tout peut s’ef­fon­drer, écrit par Pablo Servigne et Raphael Stevens, docu­mente l’ef­fon­dre­ment en cours de la civi­li­sa­tion mondia­li­sée qui est la nôtre.

La civilation aujourd'hui
Aujourd’hui

=> Partie 2 : L’ef­fon­dre­ment de notre civi­li­sa­tion est une bonne chose
=> Source : Le Partage

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<p>Un “voyageur à domicile” en quête du monde d’après.</p>