19 mars 2012
Une prise de la Bastille en famille
par Le Yéti - La politique

Marrant comme l’approche de grands évènements politiques exacerbe les passions, déclenche des querelles incendiaires jusque dans les familles les plus unies. La “prise de la Bastille” organisée avec succès par le Front de Gauche, ce dimanche 18 mars, ne pouvait que soulever l’exaltation des controverses et des vents contraires.
Mon passager de covoiturage, Sacha, croupier en casino, avait les nerfs à fleur de peau.
« Je n’en peux plus. Il faut vraiment que les choses changent. Mais dans ma famille, je suis le seul à voter Mélenchon. Un de mes frères est pro-UMP, un autre partisan de Hollande… »
“L’échantillon représentatif” de sœur Zineb
Je l’ai consolé avec le ton patelin de l’aîné revenu de tout. Jusqu’à ce que le soir je retrouve ma famille à moi, celle de ma petite Rue89. Zineb Dryef, ma “sœur de rédaction”, avait signé en une le compte-rendu de l’évènement.
Et, ô surprise, elle y interviewait un “échantillon représentatif” de 6 manifestants… dont seuls deux déclaraient vouloir voter Mélenchon ! Les quatre autres (3 pro-Hollande, 1 Vert) étant juste « venus vibrer » et « voir en vrai ce grand tribun ». Bref, tout de la sortie dominicale à la foire foraine.
Je l’aime bien Zineb. Mais là je trouve que ma sœurette y a été un peu fort. Ainsi donc, selon son “échantillon représentatif”, seul un tiers des quelques 120 000 personnes (selon les organisateurs) venues défiler étaient vraiment des partisans du Front de Gauche. Encore heureux que Sacha le croupier n’ait pas amené ses frères !
De quelques manifestants néophytes
C’est drôle, pendant la manif, j’ai eu la même idée que ma “sœur”. Trouver des manifestants qui n’étaient ni militants, ni habitués de ce genre de démonstration de masse, mais suffisamment convaincus pour venir participer à la teuf, parfois de très loin. Résultats totalement différents, comme si nos deux Bastille n’étaient pas de la même planète.
Amélie, arrivée en car du Calvados, se présentait en indignée de chez indignés.
« Il y en a marre ! Je n’attends rien des politiques. Mais au moins, Mélenchon, lui, je pense qu’il ne nous enverra pas les CRS quand on fera la Révolution ! »
Philippe, sonorisateur venu du Doubs avec son amie et deux copains, a réellement découvert le candidat du Front de gauche en sonorisant son meeting de Besançon le 24 janvier dernier. Au point de se décider à faire à ses frais plus de 800 km aller-retour, huit heures et des poussières de voyage, pour deux/trois heures de soutien.
Marie et son amie Elsa, élèves en soins infirmiers, ne sont pas des habituées de mouvements politiques — ça se voit à la confection improbable de leur panneau “venceremos” ! — mais veulent un autre monde que celui-ci, dominé par « la folie de l’argent », sans avenir pour les jeunes comme elles. Ce n’est pas tant le candidat Mélenchon qui les intéresse que son programme.
« Pas tout, hein ! Mais il faut faire un choix et pour nous, c’est celui de Mélenchon. »
Une manifestation résolument pour
Ah, Zineb ma frangine, si jamais tu cherches un autre sujet pour tes articles, il y avait une autre chose remarquable dans cette manifestation. Et qui la distinguait des grands raouts syndicaux un peu désespérés, comme ceux sur les retraites par exemple.
Cette originale prise de la Bastille par les gens du Front de Gauche était presque exclusivement une manifestation POUR, pas un baroud d’honneur désespéré contre. Dans une atmosphère bon enfant, quasi familiale. Où l’on se demandait qui, de certains commentateurs perfides ou de vieux militants blanchis sous le harnais, sortaient vraiment de la naphtaline.
Tout au long de l’interminable défilé, on n’entendait presque aucun slogan anti-Sarko, ou anti-Le Pen, juste une immense aspiration festive à un monde nouveau. Que le candidat Mélenchon, du haut de sa tribune s’efforça de mettre en propositions concrètes dans un discours de 25 minutes aux accents solennels et gaulliens.


Commentaires
décidement pourquoi on fait pareil ? ben alors j’ai fait comme toi, mais je les ai pas pris en photos. z’étaient tous des convaincus nouveaux-nés
C’est drôle! Journalistes, socialistes, ils sont sciés, perplexes, désarçonnés.Quoi? Dans la vraie vie ,c’est pas comme nous l’expliquent les sondeurs? Ya encore un peuple de gauche? Trop drole, trop jouissif de les voir nous expliquer (rue 89, france inter) que tout ce monde à la Bastille, c’était pour soutenir Hollande. Bonjour la désinformation!
Bravo Yéti,
Bizarrement, cet article ne figure pas sur Rue89…
Le rire de 36 , les manifs de la Libération ou de 68, c’est indispensable -
Le droit à la joie d’être ensemble est une bonne chose, surtout si on y emmène les enfants.
RESTE LA CIBLE A REGARDER
Ceci revient à abandonner les vieilles lunes du XIX° et XX° siécles et à repartir sur Ellul, Orléan et Dupuy + Jorion et Lordon pour faire court !
En attendant : Salut l’artiste JLM !
http://legueduyabboq.blog.lemonde.f…
Pourquoi est-ce que cet article n’a pas été publié sur Rue 89 ? Il aurait le mérite de remettre un peu les pendules à l’heure…
Même vu à distance de plusieurs centaines de kilomètres, quelle fête ! Et quel succès ! Même le Figaro, oui, tu as bien lu, le Figaro ! a titré que c’était un grand succès : “Jean-Luc Mélenchon fait place comble à la Bastille !” et cite le chiffre de “plus de cent mille personnes.” Le père Mélenchon lui-même semble avoir été secoué par l’importance de cette mer humaine : il a tout au long de son discours des tremblements dans la voix qu’on ne lui connaissait pas.
http://partageux.blogspot.com/
@ Samuel Vimaire et mkd
Ne vous emballez pas, les gars ! Rue89 a bien publié mon billet. Et dans les délais (11h01). Simplement mon billet été rédigé entre minuit et deux heures du matin, publié dans la foulée sur mon blog perso… pendant que la rédaction de Rue89 dormait !
“pendant que la rédaction de Rue89 dormait” mouais… pas tous, alors. Et à voir leur “couverture” de l’évènement, j’en suis toujours à me demander ce que tu fais chez eux.
Mais bon, ça te regarde, hein ?
Oui, c’était immense. J’y étais. Avec les autres camarades, nous sommes venus en bus. Un car ne suffisait pas. Il a fallu en affréter un deuxième. Sur l’A10, après le péage, c’est au moins une caravane de 50 autocars qui se suivent. Des motards de la gendarmerie les escortent comme un convoi officiel. Priorité leur est donnée pour qu’ils filent sans encombre jusqu’à Nation. Je trouvais ça incroyable. Je n’avais jamais vu un truc pareil. Cela annonçait la couleur. Sûr! On allait être nombreux, très nombreux. Quel bonheur! Enfin, la France rouge se réveille. Il était temps! Je commençais à désespérer. Et là, dans cet immense défilé, je retrouvais l’espoir d’un autre monde possible, d’une brèche dans le dispositif du capital et de l’oppression. Cet espoir se lisait sur tous les visages, s’allumait dans tous les regards. Nous sommes en marche… A mon avis, c’est Jean-Luc Mélenchon qui va créer la surprise à cette élection présidentielle. C’est lui et tous ceux qui sont avec lui qui vont faire trembler la terre de France et, avec elle, tous les rentiers, banquiers et profiteurs. On va leur foutre la trouille à ces salopards et ceux de la droite rance, réactionnaire et fasciste. Allons enfants… Le jour de gloire est arrivé. Levons-nous et marchons…
Juste un petit détail : à la fin du rassemblement, j’ai fait le tour de tous les véhicules siglés grands médias, pour leur demander les chiffres qu’ils avaient obtenus de la police, et pour tous ces journalistes de terrain, la même information, soit 100 000. Ce matin aucune trace …
Salut Le Yeti
Tu nous parles de l’article de ta « sœur de rédaction » de Rue89, mais tu aurais pu noter aussi, sur un autre registre, l’article à chaud d’Eric le Boucher sur Slate.fr :
Désolé de décevoir tant de belles joies et tant d’enthousiastes élans républicains: Jean-Luc Mélenchon est un rigolo. Un rigolo de prétoire, un rigolo de JT, un rigolo malin, un rigolo drôle. Mais un candidat dont le programme est un tissu de conneries….Mais lisez, dans le détail, son programme. C’est bien simple: on est chez les comiques…..Alors je sais bien, il ne s’agit pas d’un programme de gouvernement. Il s’agit de se faire plaisir et de raconter des sornettes révolutionnaires. Mais, pour le coup, je trouve que Mélenchon ne va pas assez loin: c’est un révolutionnaire en peau de lapin.
Que se passe-t-il donc avec la campagne de Mélenchon, pour que de tels propos soient lâchés et écrits. J’en suis à penser que le débat, qui est conduit par Mélenchon et son entourage, place les libéraux pur jus dans une position intenable, une seule issue la vocifération, on se défoule ! Certains ne peuvent plus, dèjà en entendre davantage, la compréhension de la réalité sociale est au-dessus de leurs forces. Ces comportements rédactionnels et éditorialistes deviennent progressivement monnaie courante (Express, Slate…). Dans de précédentes campagnes électorales, je me souviens de ces débats très violents verbalement, la campagne des législatives de 78 et la présidentielle de 81.
La combinaison des propositions du Front de Gauche et de la crise économique et écologique deviennent pour les gardiens du temple quelque chose d’insupportable.
Dans les commentaires le pauvre Le Boucher se fait remonter les bretelles
Faut que j’aille voir « Les nouveaux chiens de garde »
Je n’ai pas boudé mon plaisir à la télé sur BFM.
Cette foule nombreuse me rappelait que nous étions nombreux à Paris, place de la République en septembre 1958 (le 5) à nous opposer sans succès à la Guerre d’Algérie et à la nouvelle constitution proposée sous le nom de “Ve République”. Hélas nous fument très minoritaires le jour du vote référendaire.
Le corps électoral s’est laissé enfumer par De Gaulle et a voté en espérant que “le bonimenteur” mettrait fin rapidement à la guerre. Seule la Guinée de Sekou Touré a voté NON et a, ainsi, obtenu son indépendance.
Nous avons depuis 54 ans cette République bonapartiste dont il faut se débarrasser au plus vite.
V I V E L A S I X I E M E R E P U B L I Q U E.
Bien vu le caractère Positif de la démarche de ceux qui étaient venus.
Pour un changement, Pour etc…. le côté protestation était global à l’encontre d’un système et d’un mode de vie unanimement rejeté.
De même pas ou peu de “Mélenchon Président !” mais des appels à la solidarité et à la résistance. Le caractère fraternel volontaire et unitaire se lisait sur les visages. Beaucoup de conviction et de détermination; ça faisait chaud au cœur de marcher enfin pour l’espoir et plus seulement pour manifester sa colère.
@Rouger Noir :
La police a elle-même déclaré qu’elle ne donnerait aucune comptabilité des manifestations liées à la campagne électorale pour ne pas influencer celle-ci.
@Patrick :
Sur cette histoire de publication, j’avoue avoir longtemps hésité. J’avais même envoyé un courrier de rupture à Rue89 après son rachat par le Nouvelobs. En même temps, je trouvais un peu facile d’abandonner la place à ceux qui avait le fric. Et stérile de ne m’adresser qu’à des gens qui partageaient mes vues.
Après longues discussions avec des proches, j’ai décidé ceci : je me fous qui publient mes textes du moment qu’ils ne touchent pas à une virgule de ces textes.
Avec Rue89, le deal est le suivant :
- ils ont la main sur les titres et les intertitres (mais respectent à 90% ceux que je propose) ;
- j’ai l’entière maîtrise de mes textes ;
- ils publient en une ou ils ne publient (je veux dire dans une rubrique secondaire genre les blogs de la rédaction.
Pour l’instant,
1/ ils ont respecté le deal à la lettre (y compris pour la publication de cette dernière chronique où je taille sans ambiguïté quelques croupières à la rédaction).
2/ Mes articles ont une bonne audience.
3/ Ils démontrent qu’une très grande partie des lecteurs abonde dans mon sens plutôt que dans celui de la rédaction (quand celui-ci diffère). Cela est visible non seulement dans les commentaires, mais aussi et presque surtout par les relais vers les réseux genre Twitter ou Facebook.
’/ S’ils ne partagent pas forcément, mes vues, ils sont sympas et plutôt conviviaux (et je me demande si certain-e-s dans l’équipe ne sont pas ravis d’avoir des angles de vue différents)
Donc, je continue. Sachant qu’à la première incartade, je me casse.
@Le Yéti : je n’arrive pas à m’imaginer écrivant des textes qui ramène de l’audience vers un site qui ne trouve rien de mieux que de dépoussiérer les vieux ressorts rouillés de l’anticommunisme primaire (Cuba… sans déconner ? Cuba… pfff !) pour parler de la journée de la Bastille.
Mais bon, si toi tu y arrives, ça roule, alors.
@Le Yéti :
aucune comptabilité pour ne pas influencer la campagne ?
comme c’est délicat d’avoir de tels scrupules! Si seulement on avait les mêmes concernant les sondages, tiens.
Lever 4h du mat’, départ 5h; une heure et demie de route (seule puis en co-voiturage), 6h de bus, bondé, 4h de marche et de sur-place, une heure et demie d’attente pour désenclaver le bus de ses innombrables confrères, 6h de bus et une heure et demie de voiture, rentrée à la maison à 3 heures et demie du mat’. Vidée, épuisée, mais heureuse!
Tant de joie, de bonheur d’être ensemble! Une journée simple et rare à la fois, sans un accroc, sans un seul mouvement de violence ou de mauvaise humeur qui font notre quotidien, les gens souriaient, se parlaient, ils avaient les yeux qui brillent!!! À 4 amis (un retraité vieux communiste, un forestier de nos montagnes, une gamine de 21 ans et moi, petit groupe très représentatif de la foule présente) nous avons remonté la manif par le trottoir; arrivé dans les derniers bus, nous nous sommes retrouvés sur la place dans le premier tiers. Nous en avons vu du monde, entendu des groupes et des slogans…! Oui, il y avait bien sur le trottoir quelques personnes venues “voir l’ambiance”, mais le coeur de la manif, lui, était très homogène et acquis à 100% au Front de Gauche!!!
Et cette place… Quelle ambiance, quelle chaleur, la complicité quand les regards se croisent, le sourire aux lèvres, les gestes doux pour ne pas se bousculer… Pas de “chacun pour soi, à moi la meilleure place” non, un partage, un vrai, de chaque instant.
L’émotion qui nous étreint quand on annonce “nous sommes 120000!!”, les larmes de Mélenchon quand il monte à la tribune, les danses et les cris sur “on lâche rien!”…
Quelle journée, simple et rare à la fois.
J’ai, moi aussi, marché de La Nation à La Bastille dimanche avec des dizaines de milliers d’autres personnes ( 120 000, selon les organisateurs ! ) en lesquelles j’ai reconnu mes semblables.
Nous étions donc une foule de ces gens tout juste en mesure de vivre modestement ( dans le meilleur des cas ! ) du fruit de leurs activités présentes ou de leur travail des décennies passées.
Bref, une foule de « PAUV’ CONS », selon le vocabulaire de ce petit monsieur qui, s’étant présenté en 2007 comme le futur « président du pouvoir d’achat » … s’empressa, une fois élu, de fêter l’événement au Fouquet’s avec ses amis milliardaires du CAC 40, de continuer sur cette lancée avec le cadeau aux fortunes les plus insolentes du fameux « bouclier fiscal » et d’augmenter de 206 % … SON PROPRE SALAIRE.
206 % donc, pour un homme nourri, blanchi, logé, transporté ( et dans quelles conditions de luxe ! ) GRATUITEMENT, un pactole de 14 000 euros mensuels s’ajoutant à un salaire déjà infiniment supérieur à ce que gagnent 99 % de ses compatriotes …
Est-il nécessaire de rappeler qu’à l’autre bout de l’échelle des salaires nous avons dû, tout au long des cinq années suivantes, courir derrière la hausse des prix avec des augmentations de l’ordre de … 1 à 2 % en moyenne ?
Gardant bien tous ces éléments en tête j’ai l’impression que l’un des enseignements majeurs de cette belle journée NATION – BASTILLE est que le « CASSE – TOI … ! » adressé à un humble visiteur du Salon de l’Agriculture voici 4 ans par cet affligeant président ( qui se vit aussitôt décerner à la une d’un hebdomadaire satirique le surnom de RICH’ CON ) est en train de revenir au visage de l’insulteur en un formidable EFFET BOOMERANG .
@Un partageux :
Sarko estime que le succès de Mélenchon est un bon atout pour contrer Hollande. Comme je ne suis pas spécialiste des mécaniques politiques, je ne peux pas étayer cette théorie, mais intuitivement, je pense qu’il se trompe.
J’ai saisi au vol une des interventions à la radio de notre cher président, où il encensait JLM si diligemment que ç’en était douteux. Je ne suis pas étonné que le Figaro signe des articles prudents, voire complaisants, sur le Front de Gauche.
J’y étais moi aussi. Je suis venu en train. A Nantes deux cars étaient prévus, ce sont six véhicules bondés qui ont pris la Nation d’assaut. J’étais là tôt, j’ai vu petit à petit arriver cette foule, au point de ne pas retrouver les visages connus. Un grand moment, une ambiance grave et festive à la fois, l’impression d’être non un pion inutile, mais un élément déterminant parmi des dizaines de milliers d’autres. Tous égaux, tous différents. Tous indispensables. L’impression curieuse que ceux qui venaient là étaient plus à gauche que les organisateurs.
Et puis après, le coup de fil aux enfants, et mon fils, solennellement “Papa, je suis fier de toi”. Seuls les pieds hurlaient “Grâce, grâce !”. Comme j’ai passé plusieurs jours à Paris, je ne réagis que maintenant.
@Saahdi : Je pense que Mélenchon, sur ce coup où les prévisions de ses amis ont été dépassées, balayées, a pris une sérieuse option pour le second tour, et même plus loin. D’ailleurs, ma petite pancarte personnelle disait : 6 mai, c’est le Peuple qui va gagner.
Sarkozy a dû prendre conscience du danger. Son staff fera sûrement tout pour que les hollandistes et la Gauche se contrebalancent. D’où cette interdiction par Gaudin de la manif prévue sur la plage du Prado, à Marseille.