Accusation de populisme : le pare-feu d'une oligarchie aux abois

Il est des mots qui deviennent emblématiques de leur époque. Si automatiquement et frénétiquement ressassés qu’ils finissent par apparaître comme de simples tics de langage stéréotypés. Ainsi aujourd’hui du qualificatif de “populisme”.

Si l’on en croit la fréquence avec laquelle il revient en boucle dans les conversations, cet épithète dépréciatif rentre dans la cour de ses grands et illustres prédécesseurs : “anticommunisme”, “antisémitisme”, “antiaméricanisme”. Souvent ponctués d’un vigoureux “primaire” pour mieux en renforcer l’impact meurtrier.

Un insidieux vocable fourre-tout

Le terme de populisme — qui s’affranchit du préfixe encombrant d‘“anti” — reste, lui, dans un flou insidieux. Au point de permettre plusieurs interprétations contradictoires. Du moins dans sa définition politique. Et selon le camp dans lequel on se trouve. Le Petit Robert :

« 2 POLIT. (souvent péj.) Discours politique qui s’adresse aux classes populaires, fondé sur la critique d’un système et de ses représentants, des élites. »

On notera le savoureux « (souvent péj.) » si tant est que le populisme est la plupart du temps assimilé à de la démagogie. Le Petit Robert, toujours :

« 1 Politique par laquelle on flatte, on exploite les sentiments, les réactions des masses. »

En l’occurrence, le dictionnaire aurait même pu préciser « (toujours péj.) » puisqu’il est clairement sous-entendu que tout ce qui vient des masses ne saurait être appréciatif, mais au contraire “veule” et “complaisant” (deux synonymes officiels du terme “démagogie”). Quel mot lorsqu’on flatte les BONS sentiments, les DIGNES réactions des masses populaires ?

Une impuissance à argumenter

De fait, le qualificatif de populisme apparaît comme un anathème fourre-tout pour ceux qui sont incapables d’argumenter. Qui s’appliquent à dévaluer leurs interlocuteurs à défaut de savoir leur apporter la contradiction. Ou qui sentent que leur argumentation se retournerait irrémédiablement contre eux.

En quoi un Evo Morales est-il populiste quand il ramène l’âge de la retraite des Boliviens de 65 à 58 ans ? En interrogeant le représentant syndical de l’usine Continental, David Pujadas s’est-il oui ou non comporté comme un « salaud » et un « larbin » de la pensée unique, comme le qualifie Jean-Luc Mélenchon, au grand dam outré de la corporation des journalistes du microcosme ?

Mais convenons que ce qui vaut pour le populisme de gauche, vaut aussi pour le populisme de droite. Le problème n’est pas de savoir si un Jean-Marie Le Pen est populiste, mais d’être en mesure de le réfuter efficacement sur le terrain des idées.

Le rejet de l’étranger est-il justifiable ? La torture en Algérie ou ailleurs peut-elle être légitimée ? Les chambres à gaz n’ont-elles été qu’un anecdotique « détail de l’Histoire » ?

C’est devant la faiblesse insigne de la contradiction, et aidé par l’impuissance des pouvoirs successifs à maintenir un tissu social potable dans le pays, que le fondateur du Front National a pu tracer son désolant sillon.

Le chant du cygne d’une oligarchie finissante

Il serait inconvenant de dire que le populisme n’existe pas dans sa variante négative. Autant que de proclamer l’antisémitisme comme une simple vue de l’esprit paranoïaque, au prétexte qu’une bande de malfaisants a cru bon d’en dénaturer le sens pour désarmer toutes critiques contre les exactions de l’État israélien au Proche-Orient.

Mais l’abus aujourd’hui du qualificatif de “populisme” témoigne surtout d’un rejet par une caste, une corporation, une oligarchie (qui ne craint pas de se qualifier d’”élite”) de tout ce qui touche au populaire, à ces masses dont elle entend se distinguer. Et par lesquelles elle se sent menacée.

Un pare-feu pathétique, qu’elle en use contre les autres ou qu’elle en abuse pour elle-même, pour retarder l’échéance d’une disparition pressentie. En cette période de Grand Crise où « l’élite » auto-proclamée apparaît dépassée par ces propres excès, ces propres insuffisances, frappée d’une irrémédiable usure du temps et de débilisme dégénératif.