19 février 2013
L'économie souterraine comme planche de salut populaire
par Le Yéti - La chose publique
Appelons-la économie “souterraine”, ou “parallèle”, ou encore, pour les plus pudibonds, économie “informelle”. On lui attribue souvent les raisons quasi exclusives de la crise (la Grèce et ses supposés tricheurs fiscaux). Une étude un peu approfondie montre cependant qu’elle peut être aussi une planche de salut vitale pour les populations précarisées.
Vous avez vu, en Grèce, malgré l’austérité triple ceinture, ils ne meurent pas de faim. Pas sûr non plus qu’ils mangent deux fois moins, en proportion exacte de la baisse de leurs revenus.
C’est que la nature a horreur du vide (d’estomac) et que ce que l’économie officielle leur refuse, les populations vont le chercher dans les marchés parallèles, underground.
Un “marché noir” en plein essor
Regardez bien, mesdames messieurs, le tableau qui va suivre. Il résulte d’une étude menée par l’économiste autrichien F. Schneider sur la part estimée du travail “souterrain” dans les PIB de différents pays européens en 2011 (19 % en moyenne dans l’Union européenne, excusez du peu).
Autriche | 8,2 |
Pays-Bas | 9,8 |
Royaume-Uni | 11 |
France | 11 |
Irlande | 12,8 |
Finlande | 13,7 |
Allemagne | 13,7 |
Danemark | 13,8 |
Suède | 14,7 |
Slovaquie | 16 |
R Tchèque | 16,4 |
Belgique | 17,1 |
Union européenne | 19 |
Espagne | 19,2 |
Portugal | 19,4 |
Italie | 20,2 |
Hongrie | 22,8 |
Grèce | 24,3 |
Pologne | 25 |
Lettonie | 26,5 |
Estonie | 28,6 |
Lituanie | 29 |
Roumanie | 29,6 |
Bulgarie | 32,3 |
Vous n’êtes pas sans remarquer que les pays en apparence les plus filous sont :
- les pays dits précédemment de l’Est ;
- les éclopés du sud de la zone euro : Grèce, Italie, Portugal, Espagne…
Alors bien sûr, on peut en conclure avec facilité que cet état de fait résulte d’une culture latine prononcée pour la rapine.
Sauf que le phénomène est encore accentué avec la crise, tendant à prouver que ce qui était considéré comme une cause est de fait une conséquence due à l’instinct de survie. Un quart et plus de l’économie réelle, ce n’est pas rien les gars !
Un épiphénomène économique
Lorsque, il y a bien longtemps, j’étais étudiant en sciences économiques à la faculté d’Assas, un de mes professeurs se plaisait à nous répéter que les larcins, les vols ou les cambriolages ne portaient en rien préjudice à l’économie réelle.
Du fait que leurs produits étaient généralement réinjectés immédiatement dans les circuits de la consommation courante ou des placements financiers.
Et qui plus est faisaient office commode d’instrument de redistribution des revenus. Et de palliatif aux explosions sociales.
En témoigne le commerce illicite des produits de la drogue, entre autres, dans certains de nos quartiers dits sensibles. Ou la prostitution, phénomène honni par les bénis-oui-oui, mais qui n’empêche pas les pouvoirs publics de taxer d’importance les aimables filles (hommes) de joie en se bouchant le nez.
Un acte de résistance populaire vital
De là à considérer le fameux travail au noir et l’économie parallèle comme des actes de résistance populaire, il n’y a qu’un pas que… que oui, je franchirai sans trop de scrupules.
Acte volontaire ou contraint par la précarité galopante, l’économie souterraine tend à pallier les manques criants de l’organisation économique officielle. (Bon, ne cachons pas non plus le risque d’une récupération par les mafias de tout bord.)
Elle ne handicape en rien le fisc ou l’intérêt public, puisqu’elle ne fait que déplacer le problème. En maintenant peu ou prou le niveau de consommation générale, elle garantit celui des prélèvements fiscaux afférents.
Non, ce qui est insupportable dans l’économie souterraine, c’est qu’elle échappe au contrôle des tenants de l’ordre public dont elle pallie les carences. Et transgresse les abus de pouvoir.
Au-delà d’un simple sport plus ou moins national de la tricherie, c’est en ce sens que l’économie souterraine peut devenir un acte subversif. Et qu’elle apparaît comme une véritable planche de salut populaire, vitale. En même temps qu’une manifestation de désobéissance civile.


Commentaires
Sur que de voir comment est dépensé l’argent de l’état, comment certains sont exonérés, comment d’autres ont des avantages incroyables, comment les banques font leurs petites cuisines en toute absolution, etc… cela ne donne pas envie de participer (financièrement entre autre) a cet imposture qu’est l’impôt.
C’est la répartition des richesses qui est en cause, le capitalisme dans toutes sa “splendeur” !
La lutte des classes, des castes…
c’est aussi un facteur de paix sociale dans certains quartiers…
L’économie souterraine n’est qu’un pis-aller pour contrer le racket institutionnel (impôts, taxes diverses et qui se multiplient de façon exponentielle, chasse aux fraudeurs et autres actes entrant dans une logique de contrôle social). Mais en aucune façon je vois cela comme un acte de désobéissance civile. Tout acte politique est pensé, argumenté et porté par un groupe d’intérêts communs. Un projet révolutionnaire se définit en tant que contestation d’un ordre établi. Dans le cas présent, il ne s’agit que de débrouilles individuelles qui s’opposent de fait à la brutalité d’une politique faite par les détenteurs des capitaux financiers. Les actes politiques sont solubles dans l’individualisme. Et c’est pour cela que le système capitaliste, financier et marchand tout comme nos “démocraties” arrivent à surmonter toutes leurs crises.
@Sombre Hermano :
Non, non, à grande échelle, l’économie souterraine relève bien de l’organisation sociale et non de “débrouilles individuelles”.
Elle pallie justement, non seulement aux carences des pouvoirs en place, mais aussi à l’absence de « groupes d’intérêt commun » en mesure d’agir.
Ceux-là viennent généralement après pour réorganiser le désordre et devenir les nouveaux “pouvoirs en place” (avec tout ce que cela promet comme futures nouvelles dérives).
Ce qui permet au capitalisme de « surmonter toutes ses crises » (ce qui est d’ailleurs faux : il ne surmontera pas celle-ci), c’est précisément d’attendre comme un messie l’arrivée de ce nouveau et miraculeux « groupe d’intérêt commun » pour qu’il se passe quelque chose.
Je n’ai aucun scrupule à ne pas déclarer les maigres ressources que je tire de mon activité professionnelle. Je n’ai pas grand chose à déclarer. Je suis en résistance par l’esprit et par l’action. Question de cohérence. Tant que les petits revenus paieront davantage que les gros, je demeurerai dans le noir. C’est une façon de réparer la profonde injustice fiscale que l’État entretient pour favoriser les riches et les possédants qui eux font aussi dans l’économie souterraine à une grande échelle.
Si tout le monde pense que tout ira mieux sans Etat, alors faisons comme les libertariens américains, armons nous de fusils et réglons nos différents à la mode des westerns.
Je dis cela sans doute par dépit, puisque plus personne ne semble vouloir payer d’impôts, par contre tout le monde veut aller à l’assiette au beurre. Mais comme du beurre, il n’y en a pas pour tout le monde, alors le fait d’occire un maximum de compétiteurs fera qu’il en restera plus pour ceux qui en auront réchappé.
Je ne sais pas, mais j’ai comme le sentiment que l’on est sur une pente barbare, nous qui nous croyons civilisés.
J’ai du mal à croire que le chacun pour soi, la loi de la jungle, témoigne d’un haut degré de civilisation.
Non vraiment, malgré tout nos iPad, IPhone, et autres gadgets électroniques nous nous retrouvons infiniment plus barbares que ne l’étaient nos ancêtres du paléolithique.
L’homo oeconomicus est un monstre, un genre de Frankestein accouché par notre soit disant progrès, qui n’est en fait qu’un glissement vers ce qu’il y a de plus inhumain chez nous.
Je n’ai plus aucun doute nous sommes des barbares, bardés d’électronique.
L ‘ étude donne ces chiffres mais rend-elle compte de différentes natures des économies souterraines –
En Amérique Latine par exemple , ( encore que ça doive être en train de bouger un peu ) , ( et sans doute est-ce la m^me chose dans tous les pays pauvres ) ce qu ‘ on appelle corruption constitue sans doute la plus grande part de cette économie souterraine , bien plus que celle des pauvres –
Ce qui se passe dans nos pays occidentaux est certainement du m^me ordre –
Si l ‘ apparence de nos pays semble plus respectable , cela ne peut que faire froid dans le dos / et pourrait d ‘ ailleurs nous faire douter m^me de l ‘ exactitude des chiffres avancés –
Et que dire aussi des échanges économiques Nord/Sud où ces phénomènes doivent encore s ‘ amplifier ? –
Les choses s ‘ éclairent toujours plus –
Il y a longtemps que les camps sont bien marqués -
Mmmhh… Je crois bien que l’économie souterraine, au sens “populaire” du terme, est seulement un facteur de maintien de la paix sociale, un simple produit d’une quasi obligation de survivance. Le jour où ça deviendra un moyen de libération, le système de production informelle subira une injonction en vue de sa légalisation !
mode troll on/
Tu as été étudiant à Assas au temps des faf ? Longueur de tes cheveux à l’époque ? :D
mode troll off/
Yéti dit : « Vous avez vu, en Grèce, malgré l’austérité triple ceinture, ils ne meurent pas de faim. Pas sûr non plus qu’ils mangent deux fois moins, en proportion exacte de la baisse de leurs revenus. »
”
Les témoignages sur greek crisis ne partagent pas votre optimisme et expliquent en partie l’évasion de la TVA
« Mon mari est chauffeur de taxi. Il ne gagne plus grand-chose. Je suis employée à temps plein pour désormais 650 euros par mois en net. C’est notre mise à mort qui est programmée. Nous avons deux enfants. Nous devons leur assurer au moins la nourriture. Mon mari ne verse plus la TVA à l’État, moi, je n’ai même pas déposé ma déclaration d’impôts l’année dernière. C’est terminé. Qu’ils viennent nous mettre en prison, de toute manière nous sommes en guerre, nos vies contre leur rapacité. Nous n’avons plus peur… »
et encore: J’avais rencontré Costas, un producteur de coton, à Palamas justement il y a quelques mois : « je vis la misère pour la première fois dans mon existence. Je suis prêt à voler dans les magasins pour faire manger mes enfants. Le premier huissier qui s’approche ou politicien encore mieux… je le descends. Mon fusil de chasse est chargé pour du gros gibier…. » m’avait-il dit.
et celui là :
Certes, et même si vous jugeriez excessifs les propos de notre vieux journaliste Giorgos Trangas ce matin (13/01) sur Real-FM : « nous subissons un génocide initié par la politique de Bruxelles sous le contrôle des Allemands… lesquels sont nos ennemis (sic) Ils conduisent notre économie jusqu’à l’anéantissement (…)», vous ne devez pas ignorer par contre, l’anéantissement progressif (devenu rapide), de notre système de santé, nos médecins qui doivent apporter (et acheter) certaines fournitures, les médicaments introuvables, le fil chirurgical de piètre qualité, ni même, la longue attente de quatre à sept heures aux urgences dans les hôpitaux pédiatriques d’Athènes par exemple (reportage Real-Fm, magazine d’information de 14h, 13/02). »
Pour ma part l’économie souterraine ne peut conduire qu’à l”extinction des services nécessaires à la survie des populations les plus démunies. Pour mémoire, je rappelle les services d’urgence des hôpitaux, les aides publiques RSA et autres allocs… Les seuls services épargnés par les gouvernements en faillite sont la police et l’armée pour mater les révoltes de la faim.
salutations cordiales
Oui mais attention. L’économie noire a plusieurs niveaux qui ne jouent absolument pas dans la même cour.
OK pour le petit entrepreneur local écrasé de charges qui ne facture que la moitié de ses prestations, pour la chômeuse en fin de droits qui fait des ménages ou du baby-sitting, pour le sans pap’ vendeur à la sauvette. Ça leur permet littéralement de vivre, c’est de la légitime défense et parfois leur seule option. Mais c’est le bas de l’échelle.
Au-dessus, il y a de gros entrepreneurs, avec pignon sur rue et millions dans la poche gauche, qui par le jeu des sous-traitants en cascade, utilisent ou font utiliser une main d’œuvre au black contrainte et forcée. Ça va de l’arnaque “légale” : les heures sup non déclarées ni payées mais c’est ça ou la porte - à la véritable fraude : faux-indépendants, contrats à la journée déchirés tous les soirs, précaires non déclarés (là encore, ils préfèrent les sans pap’, ces gens qui n’ont pas le choix et qui sont à la merci du moindre chantage, de la moindre dénonciation.) Je parle ici du secteur que je connais : la construction, mais je suppose que d’autres secteurs font pareil. Et ce ne sont même pas des mafieux qui utilisent ces méthodes mais de bons gros entrepreneurs tout ce qu’il y a de bien assis, tellement respectables que lorsqu’un contrôle se prépare, ils sont prévenus à l’avance par des gens bien informés, et ont le temps de “nettoyer le chantier”.
Donc, sachons de quoi on parle. D’un côté la débrouille, légitime quand il s’agit de survivre et de nourrir ses mômes, et là j’approuve totalement. De l’autre, la grosse fraude qui réduit en quasi esclavage de pauvres gens qui n’ont pas d’autre choix (Quoi? quoi? on leur donne du boulot, il est bien content de bouffer, déjà, le crouille! et s’il est pas content, qu’il retourne se faire massacrer en Syrie, non mais!) dans le seul but d’enrichir davantage des gens qui le sont déjà et qui refusent l’impôt par pure avarice.
Et malheureusement, si l’économie parallèle se développe tellement avec la crise, c’est certes d’un côté parce que les gens qui ont tout perdu doivent bien survivre d’une façon ou d’une autre, mais, corollaire, parce que les désespérés se multiplient à ce point que c’est facile de trouver du bétail à traire, des bœufs de labour, près à n’importe quoi pour n’importe quel prix.
Par contre, quand l’État se réveille et qu’il s’agit de sanctions, devinez sur qui ça tombe!
@Agnès :
« Oui mais attention. L’économie noire a plusieurs niveaux qui ne jouent absolument pas dans la même cour. »

Il est bien précisé dans le premier paragraphe du billet : « elle [l’économie souterraine] peut être aussi une planche de salut vitale pour les populations précarisées »
Il n’est question dans ma chronique que de celle-ci
@Le Yéti :
Là, 100% d’ac!
Et j’y ajoute toutes les formes “hors argent” que sont le troc, les SELs, le gratuit, l’entraide, les échanges de biens, de services et de savoirs, et dernier en date, les Incroyables Comestibles (Incredible Edible) : collectif et gratuit.
Voilà un billet qui va dans le sens de ce que je disait hier:
LE SPECTRE DE NERON
http://www.pauljorion.com/blog/?p=5…
Extrait:
Quel est ce mythe, ce récit fondateur ? C’est celui qui fait de l’Homme un héros, et de l’Homme de l’Ouest, singulièrement, son plus brillant héritier, porteur (tour à tour et selon les époques) de Salut, de Paix, de Progrès, de Culture, de Liberté, de Démocratie. Sans doute, toutes les civilisations ont développé un comportement de « colonisateur opportuniste ». Mais aucune n’a, comme l’Occident, masqué sa barbarie sous tant d’atours raffinés et fleuris : philosophiques, théologiques, juridiques, moraux ou, aujourd’hui, économiques. Et c’est ce refoulement de sa propre barbarie qui désormais n’est plus possible.
Le problème est que cette “planche de salut”, détourne les victimes du système de se regrouper, et de renverser dans un mouvement puissant l’ordre des exploiteurs. L’économie souterraine permet à chacun de se débrouiller pour survivre, mais elle contribue à renforcer chaque jour un peu plus l’ordre des dominants.
Un citoyen libre doit vivre de son travail et payer des impôts. Impôts qui permettent de fournir à toutes et tous indépendamment de leurs revenus des services publics gratuits. En tout cas, ce devrait être ainsi, mais évidemment, aujourd’hui après plus de 30 ans de politiques néo-libérales, il n’en est pas ainsi, car les intérêts privés surdimensionnés ont investi les Etats et les font fonctionner à leur profit, et non dans l’intérêt de peuples. Peuples qui ne sont plus souverains, car leurs dirigeants souvent corrompus ont vendu cette souveraineté aux puissances privées de la finance ou de l’industrie.
Tout le monde devrait être content de payer des impôts, car cela voudrait dire que tout le monde aurait du travail, du travail bien payé, et serait heureux de contribuer au financement de services publics pour le bien de toutes et tous.
@Macarel :
Très intéressantes contributions (au pluriel, il y en deux), Macarel. Mais autant j’applaudis la première (#13), autant j’ai des réserves sur la seconde (#14).
Je ne crois pas que ma planche de salut l’économie souterraine détourne forcément les victimes du système de se regrouper. Ni qu’elle contribue obligatoirement « à renforcer chaque jour un peu plus l’ordre des dominants ».
Je ne suis pas sûr non plus qu’un citoyen soit plus libre « parce qu’il travaille et qu’il paie des impôts ».
Pourquoi ? Eh bien, réponse(s) dans un prochain billet…
@Le Yéti
Je vous rassure, je n’aime pas payer, moi non plus, des impôts. Mais je suis bien content d’avoir des routes bien entretenues, un service postal qui achemine mon courrier de façon fiable, des hôpitaux qui peuvent me soigner dans des conditions optimales lorsque malheureusement c’est nécessaire, une école qui instruit les enfants indépendamment de leur condition et de leur origine, etc…
Le vrai problème, c’est que le pacte de confiance est rompu entre les citoyens, et leurs représentants. Nous n’avons plus confiance parce que nos représentants ont remis les clés de l’Etat aux intérêts privés, et parce que la fiscalité est injustement répartie. Elle est de plus en plus lourde sur les classes moyennes et modestes, de moins en moins lourde pour les classes du haut de la pyramide. C’est parce qu’il y a inégalité de traitement, que l’on rechigne à payer l’impôt.
L’exemple doit venir d’en haut, malheureusement c’est tout le contraire qui se passe, d’où la dislocation de la société, et la fuite en avant dans le chacun pour soi.
Mais tant que nos gouvernants, de quelque bord qu’ils soient, accepteront le diktat des marchés et des bureaucrates de Bruxelles ou du FMI, je crains que les choses ne pourront qu’empirer.