Mort au travail : les bonus ne font pas le bonheur

Li Junjie
Li Junjie, “junior trader”, juste avant de sauter du toit de la JP Morgan à Hong Kong (Instagram)

Non, non, il n’y a pas que chez les salariés pressurés par leurs supérieurs de France Telecom ou de la Poste, chez les cadres en plein “burn-out’ de la régie Renault, que l’on se suicide allègrement au travail. Les banquiers, les patrons de PME n’y coupent pas non plus, apparemment.

Depuis le début de cette année 2014, trois membres éminents de la célébrissime banque JP Morgan se sont faits passer de vie à trépas.

  • Gabriel Magee, 39 ans, “vice président”, tombé du toit du quartier général de sa banque à Londres, 27 janvier ;
  • Ryan Henry Crane, 37 ans, “executive director”, “suicide apparent”, 3 février ;
  • Li Junjie, 33 ans, “junior trader”, sauté du toit du quartier général de sa banque à Hong Kong, 17 février.

Traders, patrons de PME et agriculteurs

Comme quoi, les bonus ne font peut-être pas toujours forcément le bonheur de ceux qui en bénéficient.

Les malus non plus, notez bien. Les PME, qui dégustent sérieusement en matière de défaillances record malgré la “reprise” [rires], feraient le malheur fatal de certains de leurs patrons.

Un à deux à se suicider par jour selon l’“Observatoire de la santé des dirigeants de PME” (tiens, je ne savais pas que ça existait, ce truc). Et pire encore, chez les agriculteurs où le suicide serait le troisième cause de mortalité après le cancer et les maladies cardio-vasculaires (la vieillesse, non, jamais ?)

Ce que disent et ne disent pas les stats

Vous avez remarqué, j’ai abusé du conditionnel. Parce qu’il se trouve toujours assez de croisés “anticonspi” pour noyer vos affirmations sous des stats les infirmant.

Sauf que les stats et la réalité telle qu’est est publiquement perçue sont deux choses souvent fort dissemblables. Ce qui importe n’est pas forcément le nombre, mais les raisons évoquées pour expliquer ces gestes désespérés (lettres posthumes, affirmations des proches…) et leur retentissement dans l’opinion.

L’on pourrait aussi s’interroger sur les raisons de ceux qui tentent de nier la perception générale d’évènements douloureux par des chiffres. N’est-ce pas de cette manière que procédèrent les climato-sceptiques ? Ou ceux qui s’efforcent de minimiser l’importance du chômage ?

Toujours est-il que le stress occasionné par la précarité (résultant elle-même d’une situation de crise qui s’éternise désormais depuis six ans) provoque une émotion très perceptible.

« En 1944, personne n’avait pensé se suicider »

En même temps, quelle est cette “précarité” à la source de tant d’émotion exacerbée ? Meurt-on encore de faim de nos jours, malgré la crise, dans nos “contrées favorisées” ? Comment se fait-il que certains trouvent leur épanouissement avec des revenus de misère, quand d’autres ne supportent plus, à s’en tuer, de voir écorner leurs “avantages acquis” ?

La vérité tient peut-être au fait — comme le disait jadis le professeur Laborit — que l’individu s’inscrit dans une échelle hiérarchique pré-établie, socialement et collectivement admise. Et que le petit être humain se trouve vertigineusement déstabilisé, à en mourir, quand ce cadre collectif de convenances s’effondre et le rejette.

Dès lors, loin de tout constat statistique pointilleux, le désarroi de notre petit être humain tient d’abord à un dépit d’amoureux transi, soumis, et surtout éconduit, abandonné par un système en pleine déréliction, une grille de valeurs dans laquelle il ne trouve plus sa place.

Dans un récent billet de blog intitulé “Le ridicule tue”, l’historien et ethnologue grec, Panagiotis Grigoriou. déplorait le suicide de certains de ses proches dans son pays étrillé par la Troïka. Mais je laisse à chacun d’entre vous le soin de méditer sur ce que lui répliqua le père d’une des malheureuses victimes :

« En 1944, je combattais les Allemands et leurs sbires bien de chez nous, l’arme à la main. Certaines familles dans notre village ont été décimées. Pourtant, parmi les survivants, personne n’avait pensé se suicider. »