Éloge des frontières (comme portes de sortie de crise)

Éloge des frontières est le titre du dernier livre de Régis Debray (Gallimard, 7,90 euros). Mais notre intellectuel n’est pas le seul, en ces temps de Grande Crise mondialisée, à réhabiliter le mérite des bonnes vieilles limites entre collectivités humaines.

De la « déglobalisation » un brin prudente d’un Arnaud Montebourg, à la « relocalisation » radicale d’un Jean-Luc Mélenchon, on assiste à un rétropédalage très net sur cet idéal de mondialisation que des oligarchies arrogantes nous vendaient encore, il y a peu, comme incontournable.

Pieuses intentions et troubles desseins

Le principe d’universalisme sans frontières part d’une intention a priori incontestable : celle d’une harmonisation suprême des rapports humains et d’une gouvernance mondiale enfin pacifiée.

Mais il faut être bien naïf pour ne pas voir, derrière ces prétextes mielleux, des préoccupations autrement plus discutables : celles d’assurer à un clan une domination sans partage et sans frein sur tous les autres.

Surprenant ? Lorsque par le passé, il se trouva que quelques frontières furent abolies, ce ne fut JAMAIS par des éléments libérateurs ou émancipateurs, mais TOUJOURS par des forces brutales d’occupation qui les piétinaient : romaines, napoléoniennes, nazies…

La mondialisation actuelle répond aux mêmes désolantes pulsions. Elle est au monde trouble de la finance ce que l’internationalisme prolétarien fut aux pseudo-marxistes soviétiques et l’évangélisation des impies aux croisés chrétiens ou aux colonisateurs occidentaux .

Des conséquences humaines désastreuses

On mesure aujourd’hui combien désastreuses sont les conséquences humaines, sociales et écologiques de cette aberration que fut la mondialisation économique et financière dérégulée de la planète.

Qu’a donc libéré ce système pernicieux sinon la circulation obscène de la finance sans frein et la délocalisation sauvage des outils de production ? Avec à la clé la pulvérisation de toutes les infrastructures de protections sociales.

Qui parle de frontières effacées quand nous dressons de plus en plus de murs pour entraver la circulation des humains ? Parlez-en aux Palestiniens, aux Roms ou au voyageur cherchant à débarquer dans un aéroport américain. Régis Debray :

« Quand on supprime des frontières, on construit des murs. »

Portes qu’on ferme et portes qu’on ouvre

Aujourd’hui, cette construction perverse ne s’est toujours pas remise de son implosion en 2008. Elle ne survit que par des subterfuges désespérés et absurdes qui ne font tout au plus que reculer l’inéluctable échéance.

Que nous le voulions ou non, lorsque le constat de faillite du système sera acté, nous allons être contraints de réhabiliter nos bonnes vieilles portes, de rabibocher nos paillassons douaniers. Non pour nous protéger des autres, mais pour remettre de l’ordre dans nos maisons dévastées. Le retour cinglant à la maison, tel est toujours le destin des insolents empires défaits.

Il y a deux façons d’envisager les portes :

  • celles qu’on ferme, avec serrure à trois points de verrouillage et système d’alarme paranoïaque dans un mauvais réflexe de recroquevillement sur soi-même ;
  • celles qu’on tient ouvertes aux visiteurs, moyennant certaines conditions partagées de bon voisinage : « Je vous en prie, essuyez-vous juste un peu les pieds sur le paillasson et entrez, nous allons trinquer ensemble. »

Pour des territoires à échelle humaine sous contrôle démocratique

On rétorquera que ce point de vue relève tout autant du vœu pieux que le fantasme d’un épanouissement mondialisé. Que la bataille fera rage entre partisans des portes-forteresses et des portes obligeamment ouvertes.

Certes, mais l’organisation socio-économique localisée demeure, elle au moins, à échelle humaine, beaucoup plus facilement contrôlable par des instances démocratiques que des puissances occultes planquées dans d’obscurs paradis fiscaux.

Point de salut hors des frontières ? Bien sûr que si. Mais au niveau législatif plutôt qu’exécutif, à celui de la régulation plutôt que de la décision : ONU, tribunaux internationaux…

La coexistence mondiale ne peut reposer que sur des principes de relations assainies entre voisins autonomes. Pas sur une fumeuse fusion généralisée qui donne inévitablement prime aux plus riches et aux plus forts. Régis Debray :

« On confond les frontières et les murs. Les frontières sont un vaccin contre les murs. Elles permettent le va-et-vient. La frontière est une marque de modestie et de respect de l’autre : non, je ne suis pas partout chez moi. »