08 novembre 2009
LE MONDE ÉDUCATIF ET LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE
Une récente déclaration de Luc Chatel, présentement ministre de l’Éducation Nationale, est passée relativement inaperçue : la volonté manifestée par les pouvoirs publics de parvenir au tout-numérique en guise de manuels scolaires à l’horizon 2012. Une révolution majeure, peut-être pas aussi rapide que ne le prétend le ministre en question, mais bel et bien déjà ouverte sur trois fronts :
- une révolution du monde de l’édition ;
- une révolution du monde de l’éducation ;
- un nouveau coin enfoncé dans les flancs de l’économie monétarisée.
Une révolution du monde de l’édition
Quand on parle d’édition, le grand-public entend avant tout édition littéraire. Mais pour les grands groupes éditoriaux (Hachette, Editis-Planeta, Albin Michel…), la littérature est une danseuse qui n’existerait guère sans l’apport financier de trois vaches à lait séculaires : le livre pratique (cuisine, tourisme…), les ouvrages encyclopédiques et les manuels scolaires. Or les deux premiers sont déjà mis à mal par la concurrence “gratuite” d’Internet. Les livres de recette cèdent devant marmiton.org. Et le glorieux Larousse est à l’agonie sous le rouleau compresseur des Wikipedia and co.
Seul, le manuel scolaire s’accroche encore vaillamment. Mais voilà que les établissements scolaires sont aujourd’hui de mieux en mieux équipés d’une arme fatale : le vidéo-projecteur, relié qui plus est, dans chaque classe, à Internet.
Et le ministère d’en rajouter une couche avec son plan de numérisation des ressources éducatives.
Si, comme c’est plus que probable, dans les cinq années à venir, les outils pédagogiques mis gracieusement à disposition sur le web parviennent à tailler des croupières aux bons vieux manuels scolaires, cela risque de bouleverser très fort tout le paysage éditorial traditionnel qui en vivait, littérature comprise.
Une révolution du monde de l’éducation
Les enseignants ont découvert très vite les bienfaits presque mirifiques de l’outil numérique : il est plus facile de concentrer une bande de trente zozos excités sur un écran, que chacun sur un livre dont on ne sait jamais s’il est ouvert à la bonne page.
D’autant que fleurissent des dizaines de sites où les profs peuvent échanger leurs cours et se procurer des documents en ligne (Weblettres, E-Teach, CultureMATH…). Sans compter les innombrables pages-ressources fournies par les sites académiques officiels.
Un clic et le tour est joué. « Qu’est-ce que c’est, un “glaïeul”, Monsieur ? » Pouf, un clic sur Google et voilà la fleur inconnue projetée instantanément sur l’écran de la classe sans qu’il soit nécessaire d’aller débusquer au CDI (centre de documentation pédagogique), ou pire d’acheter, le bon vieux bouquin d’antan sur les “fleurs de nos jardins”.
Révolution que l’on peut aussi qualifier de “démocratique”, sinon de “populaire”. Car si un manuel scolaire papier ne peut être conçu que par un éditeur chevronné, souvent sous l’impériale autorité d’un membre éminent de la hiérarchie inspectorale, la fabrication de documents pédagogiques numériques, elle, est à la portée de n’importe quel enseignant de base. Pourvu qu’il soit un tout petit peu familiarisé au traitement de textes. Et à celui des blogs sur Internet.
D’ici à ce que les “résistants pédagogiques” balancent des brûlots éducatifs en ligne, tremblez chaumières académiques !
Un nouveau coin enfoncé dans les flancs de l’économie monétarisée
Plus largement, cette nouvelle révolution numérique est un nouveau coup porté à la toute-puissance de l’argent-roi dans les échanges économiques.
Car les échanges sur Internet, c’est bien connu, sont GRA-TUITS (“libres”, dit-on, dans un savoureux euphémisme). Et les quelques tentatives des grands groupes éditoriaux pour capter l’évolution technologique à leur profit ont fait long feu.
Le cartable électronique s’est révélé objet lourdingue à l’expérience. Et les versions numériques payantes, que les éditeurs scolaires croyaient pouvoir tirer de leurs manuels papier, sont devenues gratuites en moins de deux ans. Sous pression de la concurrence, d’une part ; et parce que personne n’était disposée à les acheter, d’autre part. Internet, puisqu’on vous le dit, c’est GRA-TUIT !
Après le domaine audiovisuel de la musique et du cinéma, ceux des ouvrages pratiques et des encyclopédies, celui des logiciels libres ou encore des médias d’information, c’est un nouveau territoire qui se prépare à échapper à la colonisation de l’argent. Avec la bénédiction des pouvoirs publics de plus en plus en mal de finances fraiches par ces temps de crise.
Nul doute que cette période de transition est encore bien bâtarde, incertaine. Nul doute que vont commencer les grandes manœuvres pour récupérer ces aguichants marchés à la valeur indubitable, mais “scandaleusement” démonétarisée.
Rien n’indique qu’ils tomberont entre les mêmes mains que celles d’avant.
À titre de comparaison, voici les résultats 2006 du secteur scolaire replacés dans le contexte de l’édition en général (source SNE, syndicat national de l’édition) :
1/ CA secteur scolaire : 343 millions d’euros (12,3% du CA de l’édition française) ;
2/ Jeunesse : 315,5 millions d’euros (11,3%) ;
3/ BD : 202 millions (7,2%).
Le cas de la production “littéraire” (incluant la production romanesque commerciale et celle dite “de gare”) est un peu particulier. Ce secteur représentait une part de 17,4% du CA total édition 2006.
Mais ce chiffre n’est obtenu que par une surproduction effrénée de titres (152.909 titres publiés contre 9.200 titres en manuels scolaires et assimilés) ;
incluant la production de format poche ;
et surtout entraînant une baisse catastrophique des ventes moyennes au titre, donc une rentabilité très incertaine pour les éditeurs qui ne dépendent plus que de “coups” fumeux (phénomène Daniel Pennac, par exemple).

Commentaires
Ah ben, aucun commentaire sur ce post ???
Pourtant, autant de visiteurs que d’habitude ?
Et 193 réactions sur la version Rue89.
Pas possible, ils sont tombés muets !
Drôle de contraste.
Lors d’un débat sur les manuels numériques il a été affirmé par un inspecteur de l”EN que la capacité de mémorisation devant une image projetée à plusieurs mètres était largement inférieure à celle devant un manuel imprimé.
@ paco
Ouais, ça me rappelle les affirmations d’antan comme quoi le chemin de fer allait tuer les vaches dans les prés.
Je tiens à la disposition de cet inspecteur le nom d’établissements et de profs fonctionnant maintenant depuis deux ou trois ans presque exclusivement avec des vidéo-projecteurs.
Voilà, voilà donc un commentaire qui ne va pas faire avancer le Schmilblic.
Lecteur assidu de ton blog, je ne peux que t’encourager à continuer de nous régaler avec autant de talent de tes rubriques.
Tiens, une idée: faire figurer 5 étoiles de satisfaction (ça va mieux en le disant) à cocher par article…Pour ma part ça zonerait constamment entre la quatrième et demi et la sixième étoile…
Merci de nous tenir éveillés. Bonne continuation, et longue vie à toi Yéti.
Peut-etre que tes commentateurs habituels sont en train de reflechir? Sur Rue89, c’est pas les memes (ils reflechissent moins? Ou ils avaient reflechi avant?).
Pour moi, je ne sais pas trop que penser. internet est un outil d’enseignement formidable, comme aurait pu l’etre la tele, et on sait ce qu’il en est advenu. Mais comme le processus de prise de controle du net semble plus laborieux que celui de la tele, on a peut-etre un espoir.
Et on ne se ferait pas trop de soucis pour les salaries du secteur… si on etait dans un autre monde que celui du salariat precisement.
Pour ce qui est de la fascination des eleves face a l’ecran, c’est juste une habitude a prendre de regarder sans voir, l’ecran redevient (quoi au fait?), comme le porte plume redevenait oiseau. Les outils changent, la faculte de rever demeure.
@ Jardin
Grosse, grosse différence entre la télévision et Internet : la télé n’est pas interactive. Ce n’est pas le prof qui bâtit son émission-cours. La télé est captive. L’utilisation d’Internet peut être active.
D’après les enquêtes que j’ai pu mener sur le sujet dans les établissements, il est moins question de fascination de l’écran que de convergence des attentions. En fait, l’écran (qui n’est ni un écran télé, ni un écran d’ordinateur, mais un simple écran blanc genre cinéma 8mm via un rétro-projecteur - il y a très très peu de tableaux blancs électroniques) se substitue au bon vieux tableau noir.
Enfin, on n’y rétro-projecte pas seulement des images ou des vidéos, mais surtout des textes, des tableaux, des schémas.
J’avais préparé un long texte pour répondre à ce billet hier matin (encore plus que ne l’est celui-ci, imagine…), mais il ne me convenait pas. Trop vindicatif, et trop peu directement lié au sujet évoqué, pensais-je. Il semblerait néanmoins, après cette nouvelle tentative, que je ne parvienne décidément pas à rester dans les clous jusqu’au bout. J’espère que tu voudras bien m’en excuser.
Tout ministre souhaite ardemment laisser une trace dans l’histoire, ou du moins justifier sa paye, c’est pourquoi chacun y va de sa réforme, de la plus inutile à la plus néfaste (au hasard, pour n’en citer qu’une, la “méthode globale”, par exemple). Contrairement à toi, je ne pense pas que “l’avènement du tout numérique à l’école” comporte quoi que ce soit de révolutionnaire. Comme plusieurs l’ont fait remarquer sur Rue 89, il n’est question que d’un outil, et si révolution il doit y avoir en la matière, ce sera le fait des acteurs du secteur bien plus certainement que de tel ou tel moyen mis à leur disposition.
Or d’un point de vue tout personnel, je n’ai aucune foi en l’Éducation Nationale, pas plus qu’en son ministre de tutelle (quel que soit son nom d’ailleurs), pour produire quoi que ce soit de révolutionnaire, ni même simplement de positivement significatif. Pardon aux (trop) rares profs ayant su me donner le goût d’apprendre, mais ils doivent le savoir eux-même, ils sont bien loin d’être majoritaires.
Tu cites “le rouleau compresseur Wikipédia” comme pourfendeur des bonnes vieilles encyclopédies. Je n’en conteste certes pas la popularité, néanmoins il faut également tenir compte la controverse autour de ce projet, tant du fait des approximations (volontaires - ou pas) qu’on y trouve parfois, que de sa pauvreté sur certains sujets (deux travers attribuables au caractère open source de l’outil en question, justement). Ainsi, certains profs du supérieur conseillent explicitement d’en éviter l’utilisation lorsqu’ils chargent leurs classes d’une recherche bibliographique. Ce n’est peut-être pas (que) par lubie.
Tu t’étonnes par ailleurs de voir aussi peu de commentaires ici, Yéti. Ce qui m’a frappé pour ma part, c’est le peu de réaction des premiers concernés, ceux que l’on nomme dans le jargon académique “les apprenants”, pas plus ici que sur Rue 89. Pas d’avantage de trace de parents d’élèves, en tout cas aucun qui présente son point de vue par cet angle là. Hormis les profs eux-même, effectivement bien peu de monde semble porter de l’intérêt pour la question. Peut-être sera-t-il intéressant de chercher le pourquoi ici.
J’ai ma petite idée sur la question, idée motivée par la rancœur que je tiens à l’égard de l’école, cette formidable fabrique de “chair à canon”.
Je pense entre autres qu’il y ait un lien entre cette rancœur, que je ne crois pas être le seul à porter, et la dichotomie formidable entre les discours tenus au sein du système scolaire, par ailleurs vigoureusement soutenus dans le cadre familial, et ceux servis en entrant dans la vie active. Songez à tous ces gens à qui on s’est échiné à d’abord expliquer que la réussite scolaire était la clé d’une vie heureuse (pour le dire de manière sommaire), et qui après 10 ans d’études minimum (du CP jusqu’à 16 ans, pour les plus jeunes sortis), sont accueillis dans les entreprises comme “ne sachant rien faire”. Une pilule un peu grosse à avaler pour certains, dont moi. Et paradoxalement, plus les études sont longues, et moins les employeurs ont de scrupule à fournir cet argument pour justifier de conditions d’embauche toujours plus dures.
Le pire, c’est que ces derniers n’ont sans doute pas tort de pratiquer ainsi: Dans une société saturée de diplômés (ont-ils encore la moindre valeur?), il n’est pas vain de prendre le temps de choisir uniquement le haut du panier, et en prenant bien soin de poser ses conditions. La phrase fétiche de tout conseiller en recherche d’emploi est la suivante: “Il faut savoir se vendre”. Pas besoin d’en dire plus. Toutefois, navré de vous le dire, je ne suis pas à vendre. Encore moins en solde. Et j’ai la faiblesse de croire que je ne sois pas le seul à le penser, sinon à l’affirmer.
C’est par ailleurs très certainement l’une des raisons qui motivent (inconsciemment, sans doute) nos “chères têtes blondes” (ou brunes, ou rousses, pas de jaloux) à devenir, à mesure que les générations se succèdent, de plus en plus incontrôlables à l’école et ailleurs. Offrez leur donc de nouveaux joujoux, ça ne les dupera guère sur la violence sociale à laquelle l’école ne les prépare pas. Eux ne l’ont compris que trop bien, alors ils s’y préparent, à leur manière. En la matière, les adultes et leurs grossiers jeux de dupes sont certainement bien plus naïfs que les enfants, de croire qu’ils puissent berner ces derniers sur leur avenir, médiocre et terne, dans une écrasante majorité des cas.
Les parents, les profs, la justice, bref tous les symboles de l’autorité semblent de plus en plus incapables d’assumer ce grand écart qu’ils ont généré et entretiennent vis à vis de leur propre progéniture. D’ailleurs certains refusent explicitement de l’assumer, alors ils reportent la faute sur “l’autre”… Le voisin, l’étranger, le patron, le banquier plus récemment… Et bien désolé de le dire de manière si abrupte, mais en définitive, si nous vivons dans une société de merde, c’est bel et bien de notre faute, avec ou sans école numérique car finalement, je n’arrive pas à me défaire de cette conclusion: Ce sujet est parfaitement anodin à mes yeux, quoi que tu en dises, Yéti.
Finalement, une raison pour laquelle ce billet ne suscite pas beaucoup de réactions ici, c’est peut-être que l’engouement qu’il exprime met mal à l’aise. Peut-être pour les raisons que j’ai indiquées, peut-être pour d’autres… Jardin en a exprimée une qui va au delà de mon propre cadre d’analyse, par exemple: La disparition proclamée d’une industrie, quelle qu’elle soit, reste difficilement assimilable à une bonne nouvelle pour la plupart des lecteurs.
@ Dissonance
1/ Je n’ai jamais dit que le tout-numérique était “révolutionnaire”, mais plus précisément, nuance, qu’il risquait de “révolutionné” le monde de l’édition et celui de l’éducation. Je constate juste un état de fait et rapporte les conclusions d’enquêtes que j’ai menées auprès des enseignants utilisateurs (par exemple, le fait que la projection par vidéo-projecteur retenait mieux l’attention des élèves).
2/ Concernant le passage au numérique, le ministre n’a rien lancé du tout. Juste essayé de récupérer un mouvement déjà bien entamé.
3/ Le titre utilisé sur Rue89 (Avec la fin du manuel scolaire, l’édition va perdre sa vache à lait) n’est pas de moi, mais de la rédaction. Je ne crois pas à la “fin du manuel scolaire”, en tout cas pas dans l’immédiat. Mais je crois qu’il va perdre assez rapidement sa place monopolistique. Et que cela va semer un sacré souk dans le monde de l’édition.
4/ « La disparition proclamée d’une industrie, quelle qu’elle soit, reste difficilement assimilable à une bonne nouvelle pour la plupart des lecteurs » À qui le dis-tu ! J’en vis.
5/ Ne pas confondre nombre de commentaires et nombre de visites (ce billet-là reçoit précisément plus de visites que la moyenne).
Je fais partie des visiteurs qui n’avaient pas commenté, le billet et le sujet sont intéressants mais je n’ai pas vraiment d’avis clair dans ma tête, dans ce cas, je préfère me taire et réfléchir.
Au plaisir de te lire, Yéti.
A cause sans doute de mon mauvais esprit, je me demande si la disparition du manuel scolaire sous sa forme papier dont le contenu n’est pas modifiable, au profit du tout numérique, n’aiderait pas, peu ou prou, à en orienter différemment la didactique.
En effet, le MEDEF a émis le souhait de mettre son grand nez dans les programmes scolaires afin, entre autre, de ” donner aux élèves une meilleure représentation de l’Entreprise ” et de favoriser l’adéquation entre la formation de nos chères têtes frisées (pour changer un peu) avec les réalités de l’économie de marché.
L’éveil de l’esprit critique qui fait toujours partie de la mission des enseignants - à moins que j’aie raté un épisode - ennuie beaucoup les médefiens qui y voient l’origine du doute sur le bien-fondé du monde moderne. Ces grands philanthropes à qui les sciences sociales donnent de l’urticaire aimeraient orienter les centres d’intérêts estudiantins vers des préoccupations plus “réalistes”.
Il appartiendra dans l’avenir aux enseignants de vérifier le contenant et le contenu des nouveaux programmes pour y déceler ou non la présence de “corps étrangers”, voire subliminaux.
Quel mauvais esprit !
Il me revient un souvenir qui m’avait laissee, sur le theme de la mine de donnees disponibles sur internet, un arriere gout de deception. Ayant a corriger des copies de niveau premiere annee de fac, et malgre mes avertissements prealables, je m’etais trouvee face a d’innombrables copie-colles de qualite fort mediocre.
Ce qu’on peut faire avec des bouquins, certes, et des generations de potaches ne s’en sont pas prives, mais pas a une echelle aussi grandiose.
Peut-etre ne doit on pas en incriminer internet, mais plutot un mode d’enseignement et d’education qui continue a privilegier la tete bien pleine par rapport a la tete bien faite? En l’occurence il s’agissait de s’assurer une bonne note a moindre frais.
Comme tout outil, le “savoir s’en servir” est premier. Wikipedia est une merveille, dont il faut connaitre les failles, les limites et les pieges. On peut toujours aller voir ailleurs pour y trouver d’autres attraits, limites, failles et pieges. C’est la multiplicite des recours que nous devons veiller a sauvegarder.