12 octobre 2009
LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION
Donc, nos zélés sénateurs, au nom du “principe de précaution”, viennent d’interdire le téléphone portable aux élèves dans les établissements scolaires. Outre que la mesure fera probablement marrer les intéressés, au même titre que feu la future loi Hadopi, on se demande ce que ces vieux croutons ont eu derrière la tête pour sortir un règlement aussi stupéfiant de ridicule.
Un enseignant avance dans Rue89 que nos tartuffiers essaient par la législation de sanctuariser cette école qui leur pète de plus en plus à la gueule. C’est que le téléphone portable n’est pas seulement un moyen de communication entre boutonneux. Il prend des photos. Il transmet des infos. Au grand dam, et à la grande trouille, de nos importants barbons.
Le principe de précaution a bon dos (note notre enseignant) quand on sait que l’usage de l’outil en question est déjà interdit dans les règlements intérieurs des établissements. Et que l’utilisation frauduleuse du téléphone dans les classes n’y est pas plus fréquente que le vol des bonnes vieilles cocottes en papier au dessus des pupitres de jadis.
Alors, coup d’épée dans l’eau pour essayer de survivre politiquement ? Simple gesticulation démago pour caresser dans le sens du poil une piétaille populaire affolée par tout ce qui lui tombe sur le dos ?
Sans doute un peu des deux. Mais pas que.
On notera d’abord que le principe de précaution a de sacrés œillères. Vu le nombre de nouveau grandissant des morts sur les routes, le principe de précaution aurait voulu que nos machins empesés interdisent aussi la circulation des véhicules automobiles sur les voies goudronnées. Ils auraient été tout aussi bien inspirés de décréter la fermeture des complexes industriels qui nous crachent leurs fumées nauséabondes dans les poumons, la mise sous scellés des usines d’armements qui finissent tous par tuer MÊME les petits zenfants, avec ou sans téléphone portable…
Mais non, haro sur le nouvel outil de communication, dont les dangers physiques restent encore bien hypothétiques, mais qui fait déjà la nique aux médias autorisés et aux moyens de contrôles magistraux.
Haro uniquement sur ces jeunes godelureaux qui se foutent de toutes les autorités, fussent-elles sénatoriales, comme de l’an quarante. On notera que nos cacochymes se sont bien gardés de “protéger” les adultes dont on ne voit pas en quoi ils seraient moins menacés que leurs mioches par les vombrissants appareils.
En réalité, cette débauche d’interdictions en tout genre au nom du “principe de précaution” est signe d’une profonde détresse. Comme la multiplication des lois à raison d’une par larcins, elle est révélatrice de l’impuissance des puissants à contrôler un monde qui leur échappe. Comme la multiplication des caméras à tous les coins de rue. Comme toutes leurs lois anti-piratages que personnes évidemment ne respectent. Comme tous leurs déploiements policiers (qui n’ont pas pu empêcher, ce week-end, deux cents zozos décidés de massacrer tout le centre d’une bonne ville bien bourgeoise comme Poitiers).
Cette dépossession d’un pouvoir éternel qu’ils croyaient de droit quasiment divin, explique aussi cette “morbidité” que dénonçait Ivan Illitch dans leur quête effrénée de la santé à tout prix. Au mépris du bien vivre.
Les puissants, vieillards en Chambre compris, ont juste oublié que le seul pouvoir sérieux dont ils pourraient s’enorgueillir tient à un tissu social acceptable par chacun et respectueux de l’environnement de tous. Ce tissu social est en charpie. Ils l’ont eux-mêmes déchiqueté. Et nos gérontes déconfits n’ont plus que des dents règlementaires à crachoter. Ou des dictatures en gestation.

Commentaires
Pas question de nier que cette interdiction relève pour une bonne part de la volonté de contrôle des relations humaines.
Pas question pour autant de diviniser cet objet, fétiche pour plus d’un.
Car à observer la pratique (et pas que des ados), la réalité est moit-moit. Sans parler des adultes qui font iech partout avec ça ou sont incapables de prendre des décisions (le type planté devant la crémerie à Supermochan : chérie, les yaourts, je les prend par 12 ou par 6 ?), les ados et les enfant ont dans les mains une arme à double tranchant : un moyen de communication souple, certes, mais aussi un sacré cordon ombilical, un outil de traçage. Et un truc qui stimule leur incapacité au plaisir différé, à l’attente fructueuse. Accessoirement, un nouveau moyen de faire s’effondrer leur niveau de langue.
Bien sûr, j’ai un portable. J’en ai voulu un le jour où ma mère est morte et que je ne pouvais pas joindre ma fille qui naviguait en ville à moins d’un km de l’hosto où elle mourait. Mais sauf cas précis il n’est jamais allumé. Le fixe et le répondeur, c’est pas fait pour les chiens.
C’est aussi une source de profits fabuleux pour nos chers patrons du capital, voir Nicolas 1er volant au secours du parrain de P’tit Louis en refusant la 4° licence aux affreux de Free.
@ PMB
On peut voir le diable partout…. mais aussi apprendre à s’en servir !
Le téléphone portable, comme Internet, sont des instruments de liberté et d’émancipation incomparables.
Sans Internet pas de blog comme celui-ci et des millions d’autres. Pas de commentaires de PMB lu par plusieurs milliers de visiteurs.
Sans téléphone portable et leurs fonctions photos/vidéos, combien de témoignages capitaux ne seraient jamais parvenus au grand-public (via Internet, toujours).
Quand au “moi-moi” des jeunes, faut pas trop charrier quand même
. Il est réel bien sûr, mais pas pire que le nôtre avant. Les vieux clichés peuvent être confortables pour appuyer des jugements critiques. Mais ça reste des clichés.
Si les jeunes ne s’intéressent pas au reste du monde, c’est peut-être aussi parce que celui que nous leur léguons est non seulement inintéressant, mais en plus franchement chiant et odieux. Difficile de leur donner des leçons de conduite après.
Entre autres, ça s’inscrit dans une volonté de dénigrer les jeunes, qui seraient tous incontrôlables, et leurs parents, qui seraient tous laxistes. De quoi faire dauber dans les chaumières, exciter un peu tout le monde contre tout le monde. Avec un peu de chance, ça relance la chasse à l’enfant, et du coup, parents et enfants vont dauber sur les enseignants. Tout bénéfice pour sa majesté des mouches et son essaim de “mouches éclatantes qui bombinent autour des puanteurs cruelles”
Taper sur la jeunesse en la dénigrant sans arrêt, vieille manœuvre!
Tout à fait d’accord avec ce qu’écrit Jardin et aussi avec le Yéti.
Le téléphone portable, on n’est pas obligé d”y coller son oreille 24h sur 24!
Les jeunes s’envoient beaucoup de SMS, c’est une forme de communication. A leur âge nous ne l’avions pas mais je suis prête à parier que si nous l’avions eue…
Je passais des heures dans les cabines tel pour parler avec mon amoureux lointain, c’était compliqué et ça coûtait cher.
Et puis l’argument sur les “tricheries” à cause du téléphone. Moi, cancre à souhait, j’avais ma trousse, mes poches et les paumes de mes mains emplies d’anti-sèches.
Sûr, si j’avais eu un portable, je m’en serais servie pour tricher, c’est la règle du jeu , non?
C’est pénible, cette montée de la “morale”!
Une analyse intéressante, un peu hors sujet au début mais nettement moins vers la fin
http://fredericjoignot.blogspirit.c…
Pour les adultes, il faut plutot regarder du côté de l’énorme machinerie de la Grippe A, également mise en place en vertu du principe de précaution.
- les PCA dans les entreprises tels de véritables simulation de guerre
- les centres de vaccination de masse avec réquisition des personnels retraités, etc..
- des arrangements “arrangeants” avec le code du travail
Bref tout plein de mesures de précaution, qui sont prises pour notre bien et donc sans faire l’objet d’aucun débat démocratique.
Alors comme dirait Brigitte Fontaine: “Je suis vieille et je vous enc…”
Prohibition
A la sienne et à la votre!
Allons, Yéti, n’avez-vous donc pas lu que j’avais un portable ? Même que je viens, avec mes points, d’en changer pour un avec appareil photo ? J’ai vu qu’il avait aussi la radio : ce sera bien pratique quand je traverserai la France sur mon scooter.
« Moi-moi » : tt, je n’ai pas employé cette expression mais « moit-moit » raccourci pour “moitié-moitié”. Pour autant, je vais prendre à mon compte le « cliché » que vous m’imputez (marrant comme les idées des autres deviennent vite des clichés quand on ne le partage pas !). Je viens juste de quitter l’enseignement, 37 ans qui m’ont quand même donné une certaine expérience des jeunes, et qui m’autorise à ne pas me laisser impressionner par votre condescendance. Autant je la boucle quand vous parlez d’économie, de géopolitique, autant je vais l’ouvrir plus grande ici.
Les jeunes ne s’intéressent pas au monde : on ne va pas systématiser, juste dire qu’ils s’y intéressent moins. Pour la raison que vous donnez : je l’admets (vous voyez, je peux faire ce que vous ne faites pas ici : apprécier vos arguments !). Mais aussi parce que leur tendance au narcissisme, à l’égocentrisme propre à cet âge (j’y suis donc passé), est encouragée par des adultes marchands, marchands d’objets ou d’idées, qui ont tout intérêt à ce que ces individus restent des individus sans regard extérieur sur un monde tel que, s’ils en percevaient le fonctionnement cynique, ils se révolteraient. Pourquoi croyez-vous que des enseignements comme l’histoire, la géo ou la philosophie, soient menacés ; pourquoi croyez-vous que diminue l’horaire attribué au français, soit à la maîtrise de la langue et donc de la communication (comprendre et se faire comprendre, déceler les discours manipulatoires). Je suis allé, à partir du skyblog que m’avait donné une de mes élèves, surfer dans cette galaxie (des dizaines et des dizaines de blogues) : c’est effarant de conformisme, de similitude, de pauvreté de vocabulaire. Mais si vous voulez, je peux vous donner un bon blogue de môme (bon, pas sur cette plate-forme d’ogres).
Mais je ne leur jette pas la pierre : ils sont soumis à un tel matraquage, un tel bombardement… Grincheux le PMB ? Passéiste ? Peut-être. Ou ennemi de la démagogie jeuniste qui pousse certains « vieux » à vouloir se faire bien voir, ce qui d’ailleurs leur vaut vite le mépris de mômes pas dupes ? Peut-être aussi, non ?
Sybille : la Bribri est plus jeune que tout le monde !
(Ah la triche. Qu’est-ce que je regrette de ne jamais avoir pu tricher. Je serais nettement plus riche et puissant.)
@ PMB
Désolé pour la confusion moit-moit (mais pour ce qui est de “ma condescendance”, hmm…)
“Les jeunes ne s’intéressent pas au monde”
Je préciserai que les jeunes ne s’intéressent pas à NOTRE monde. Et pour cause ! Vous avez vu le bordel que nous leur laissons ! Comme les Allemands à la fin de leur vautrage nazi, nous portons une responsabilité COLLECTIVE dans le lamentable fiasco d’aujourd’hui.
Vous venez de quitter le monde de l’Éducation ? J’y suis encore pour quelques années, via le monde de l’édition scolaire. Tous les jours en contact avec les enseignants, le documentalistes, les élèves…
L’indifférence des mômes, leur distanciation surjouée, sont aisément compréhensibles. Leur attachement aux objets marchands m’énerve tout autant que vous. Mais je ne leur jetterai certainement pas la pierre. Sur quoi peuvent-ils s’appuyer pour se construire ? Sur les si vains discours politiques d’une minorité d’adultes ? Ils sont conformes au “modèle” général : nous TOUS.
Par contre, je constate une chose. En 2008/2009, les seuls à réagir activement, et de façon prolongée, aux risques de sacrifier une année d’études, eh bien ça a été ces jeunes, dans leurs universités. Et toutes ces dernières années, les seules à avoir mener des manifestations d’importance, souvent victorieuses (le CPE, Contrat Première Embauche), ça a été eux, dans les lycées, les facs. À chaque fois, ils ont paru bien seuls.
Enfin, rappelez-vous, avant l’explosion de Mai 68, comment les adultes, avec une certaine condescendance eux aussi, appelaient les jeunes que nous étions alors : des “yéyés”.
@ PMB:
“Les” jeunes, ça n’existe pas. Les “yéyés”, dont j’ai pas vraiment été (je préférais Brassens et Brel à Johnny et Sylvie) ne s’intéressaient guère au monde me semble-t-il. Et moi même, j’ai pris parti, passionnément, pour le Vietnam en guerre… je ne savais même pas où c’était, le Vietnam!
On sortait de la guerre d’Algérie: ils étaient nombreux, à comprendre où on les envoyait, ceux qui sont partis? Ils étaient combien, à se coucher sur les rails et à risquer la tôle?
Pareil en mai 68: le gros des troupes est rentré chez papa/maman, réviser ses cours au cas où. Et ceux qui restaient, qui débattaient, manifestaient, refaisaient le monde, c’était quand même une minorité, non?
N’empêche, ils étaient, ils sont, la pointe du soc de la charrue. Pas besoin d’être nombreux, s’ils vont dans la bonne direction, et profondément. Des jeunes comme ça, il y en a aujourd’hui. Je les trouve même plus sensés et plus pertinents que nous n’étions. Parfois, effectivement assez mixtes, fascinés par les objets futuristes, le téléphone à tout faire, le jeu vidéo le plus naze. Et d’un coup, étonnants de lucidité et de combattivité, de solidarité aussi. Ce qui m’étonne le plus, c’est comme ils se laissent peu attraper par les images menteuses. Ils sont tombés dedans tout petits, ça se voit. Ils comprennent plus vite que nous les manipulations.
A suivre.
« Au nom du principe de précaution », une expression pas sure d’elle-même en fait, quelque part entre « Au nom de la loi » (la loi des hommes) et « Au nom du père » (celle du bon dieu), ce qui est pour le moins antinomique.
Plus grotesque encore, cette allitération « Pr.Pr. » en forme de chant de criquet se double d’une quasi-redondance sémantique :
Précaution : vient de praecavere, qui signifie « placé avant l’action ».
Principe : du latin principium, qui contient aussi une notion de « positionnement à priori ». Concepteur en politique est décidément un beau métier. Enfin passons.
Ainsi, alors qu’on nous avait habitué à un usage parcimonieux de la précaution, la voilà désormais devenue compulsive et volontiers tapageuse. Le preux et prévoyant sénateur dégaine son « Pr.Pr. » comme le marabout ses gris-gris pour chasser les mauvais esprits. Les Monty Python avaient inventé les hommes qui font « Ni », dans notre monde réel sont nés les hommes qui font « Pr.Pr. ». Effet comique garanti, encore que quand j’entends les seconds j’aurai plutôt tendance à rire jaune. En effet, ce nouvel outil de communication politicienne est non seulement synonyme de moulinets avec les bras, mais aussi et surtout de préservation des enjeux économiques sous-jacents. Force est de constater que ce principe qui prétend protéger le quidam contre un risque non (encore) avéré fait rarement de l’ombre à son énorme rival, le principe de réalité économique. Ainsi, les marchands de téléphones portables doivent se bidonner devant une telle sentence : de même qu’il est dangereux d’utiliser un téléphone fixe pendant un orage, de même les ondes produites par les mobiles ne sont toxiques que de 8h 30 à 17h dans les collèges de France et de Navarre.
Jardin, bravo: sur les yéyés, vous avez tiré avant moi. Quand on voit comment a vécu leur idole Johnny, merci.
Et j’apprécie votre portrait des jeunes, tout en nuances. Leur vie est plus dure que la nôtre : bien plus martelés par les diverses pubs (et pas que commerciales), bien moins aidés à entrer dans le monde du travail (travail qui, nous, nous « courait après »). Je suis infiniment moins en colère contre eux que contre les adultes qui, pour garder leur pouvoir, leur place et remplir leurs coffres, les glorifient pour les faire taire.
Réécouter une magnifique chanson d’Eric Robrechts : Les Coeurs purs. Et 26 ans à nous deux, de Pierre Perret.
Bon, tous les jeunes ne sont pas en échec, bloqués dans l’ascenseur toussa : voir le Dauphin Jean, Prince de la Défense, de Neuilly et un jour de l’Elysée.
Comment on a enfoncé les jeunes au noble prétexte de les aider :
http://www.marianne2.fr/Comment-on-…
Les adultes qui les glorifient ont des complices : les adultes qui les mettent “au centre”.
A propos de “principe de précaution”: j’ai quand même l’impression que si, après l’avoir très lourdement dénigré et ridiculisé on le met maintenant à toutes les sauces, jusqu’à l’absurdité, l’objectif reste le même. Parce que le “principe de précaution” dans son vrai sens, il leur casse sacrément la baraque, deux médicaments sur trois à la poubelle, plus d’OGM, embargo sur la bidoche, nucléaire-non-merci, ya plus de liberté de commerce avec ce truc là.
Je crois qu’il est urgent de réhabiliter le VRAI principe de précaution, qui est non seulement tout à fait raisonnable, mais une condition de SURVIE pour nous tous. Et de pas les laisser le dévoyer.
Un bon exemple du principe de précaution, que tout le monde comprendra: c’est la saison des champignons, quand tu connais pas un champignon, tu fais quoi? Pourquoi? C’est tout simple, non?