15 octobre 2009
LA FINANCE COINCE SA BULLE
Quoi ? Comment ? Qu’apprend-on par le Wall Street Journal : en 2009, les banques américaines vont battre tous les records en matière de rémunérations. Plus de 140 milliards de dollars à se partager pour les 23 principales d’entre elles ! Encore plus qu’à la fin des années fastes (130 milliards “seulement” en 2007). 20% de mieux que l’an de crise 2008 passé.
Je vois déjà des épaules de lecteurs se vouter d’accablement, des regards chavirer de désillusion, des gorges se nouer d’indignation : mais alors, elle est pour quand la fin du monde annoncée… enfin, de LEUR monde ?
Eh bien, figurez-vous qu’en procédant ainsi, ces crétins la hâtent un peu plus d’eux-mêmes. Explications (bêtes comme chou).
Des bulles comme s’il en pleuvait
Le monde de la finance a une marotte : se créer des bulles. Pour ce qui est des plus connues, la bulle Internet des années 90, la bulle immobilière d’avant les subprimes.
Il y a juste un problème avec les bulles. C’est joli quand ça gonfle. Mais ça finit toujours par péter à la figure des souffleurs ingénus. Et là, bonjour les dégâts ! C’est ce qui s’est passé avec les bulles sus-citées, et toutes les autres qui se sont envolées de leurs pipettes imbéciles.
Or aujourd’hui, à quoi assiste-t-on ?
Lorsqu’une vieille bulle éclate, les bulleurs s’empressent illico d’en créer une nouvelle. Mais les portes de sorties se font de plus en plus rarissimes. Alors en désespoir de cause, nos mécréants allumés du monde de la finance sont en train de devenir leur PROPRE bulle.
Comment ? Rien de plus simple à comprendre.
- Pour sauver le monde de la finance (“to big to fail”) des désastres ravageurs de la dernière explosion bullaire, les puissances publiques ont injectés des milliards de milliards dans les tuyaux percés de nos allumés. Une façon d’amorcer d’urgence la pompe du réservoir de la croissance en panne sèche (vous savez, comme pour votre tondeuse à gazon).
- Ces milliards n’existaient pas. Ils étaient un pari sur les gains attendus de cette putassière de “reprise” qui n’en finit pas de ne pas être au rendez-vous. Une avance sur résultats à venir. C’est pourquoi ils les appelaient des “plans de relance”.
- Mais “reprise” de quoi ? “Relance” de quoi ? Ben, de la machine économique réelle, pardi ! En bref de la con-som-ma-tion, via de nouveaux crédits mis sur le marché par les banquiers grâce à ces aides publiques providentielles. Vous comprenez le topo ? Sans consommation ou échanges commerciaux suffisants, la machine goulue ne vaut plus un radis.
- Sauf que ces ânes bâtés ont gardé le gazole public pour eux ! S’en foutent des amorces, ces abrutis de pognon ! D’où leurs bonus faramineux, leurs rémunérations hypertrophiées !
Fiesta sur précipice
Faut-il les envier ? Les jalouser ? Les maudire ? En fait, n’en déplaise aux apparences, ils ne piquent plus vraiment grand-chose. Le mal était fait depuis longtemps. Ils continuent à jouer en vase clos avec leur monnaie de singe, dont ils n’ont d’ailleurs aucun besoin pour vivre, qui ne leur sert strictement à rien sinon flamber.
Leurs biftons tombés du ciel n’auront de valeur que quand les populations les auront remboursés. Mais là, c’est une autre paire de manches !
Car la machine économique réelle, sevrée d’allaitement financier, crache ses poumons, sème ses milliers de chômeurs et pleure son réservoir à sec de crédits.
De reprise, point. J’invite quiconque à jeter un œil sur les derniers résultats d’entreprises importantes. Les CA (chiffres d’affaires), ces seuls baromètres de l’activité économique réelle, sont dans leur grande majorité en forte baisse. En France comme aux États-Unis ou ailleurs.
Nos bravaches hallucinés masquent juste leur décrépitude “réelle” en affichant leurs résultats nets (“moins mauvais que prévu” forcément, mais obtenus essentiellement sur des économies draconiennes de “coûts de production”, donc du chômage). Ou par un financement en nouvelles dettes publiques (prime à la casse auto, aides diverses). La fuite en avant vers le précipice du surendettement irréversible ne connaît pas de limites.
Une sarabande nauséeuse
Pendant ce temps-là, nos psychopathes sablent des ronds de milliards comme du champagne à bulles. Sauf que maintenant, c’est eux les bulles ! Car dans leurs folies, ces voyous ont commis l’impensable : après avoir des années durant saigné à blanc l’économie réelle, les voilà, sur leur sinistre module, qui ont coupé tous les ponts avec leur vaisseau nourricier, c’est-à-dire, avec leur approvisionnement en oxygène.
Oh bien sûr, leur sac à illusions va encore durer quelques temps ! Ils useront leurs stratagèmes jusqu’à la dernière ficelle. Pomperont sans vergogne tout le sang qu’ils peuvent. Pendant que leurs copains maîtres du monde verseront leurs larmes de crocodiles, de réunions pince-fesse en sommets de ridicule.
Pauvre petit jésus Obama qui prétendait mettre ces vampires au régime ! Misérable G20 (avec un g comme girouettes) qui fait mine de vouloir moraliser cette voyoucratie grotesque !
Mais attendez l’explosion de cette bulle de la bulle ! Elle est inévitable. Comme celles de toutes leurs autres bulles d’avant.
Car vous pouvez le prendre par tous les bouts, à terme ils n’ont plus la moindre porte de sortie. Pire, ils condamnent par cette ultime bêtise sur les rémunérations forcenées les derniers soupiraux qui leur restaient. Vous en connaissez beaucoup, vous, des systèmes qui tiennent longtemps sans oxygène ?
Oui, on pourrait presque sourire de la sarabande loufoque de ces détestables demeurés.
Mais il y a un autre titre qui transperce la une de la presse du moment :
« Un milliards d’affamés… une aggravation notamment due à la crise » (Libération du 15 octobre 2009).
Comme une impression nauséeuse de désespérant suicide collectif.

Commentaires
“Leurs biftons tombés du ciel n’auront de valeur que quand les populations les auront remboursés.”
C’est là que ça fait mal aux populations présentes et aux générations à venir. Le smic ne couvre plus que les charges dans un budget familial… Il n’y a que le taux du crédit à la consommation qui augmente, pour ceux d’entre nous qui s’y sont laissés coincer, démocratisation du train de vie oblige… Des fois, je suis mesquine: quelle est la part de mon salaire qui supporte le sur-endettement de mon adorable voisin, de ma collègue syndiquée, de mon frère préféré? A partir de quel stade ai-je le droit de leur demander de calmer leur pouvoir d’achat pour que je puisse aller chez le dentiste avec l’espoir de retrouver un sourire décomplexé à la première molaire? Quand le dentiste ne pourra plus régler cash son dernier 4x4 et qu’il m’autorisera 10 mensualités de 60€ chacune?
Faut-il un soulèvement populaire pour que les banques redeviennent ce qu’elles doivent être: permettre l’activité économique de chaque citoyen en tenant les comptes. Métier passablement ennuyeux mais nécessaire.
Cf Frédéric Lordon: http://www.monde-diplomatique.fr/20…
« Mettre une limite au désir sans limites de la finance suppose alors de borner réglementairement et autoritairement son profit, seul moyen de lui ôter toute incitation à pressurer les entreprises, leurs salariés et leurs sous-traitants, en créant donc les conditions qui rendent la surexploitation sans objet. “Réglementaire” et “autoritaire” étant les deux gros mots absolus aux yeux de l’idéologie libérale, qui offre aux puissances dominantes tous les moyens de maltraiter, mais “libéralement”, il ne faut pas hésiter à les employer ni à les articuler bien distinctement pour signifier que nous avons compris la nature du capitalisme comme arène de puissances, et non comme paisible lieu de rencontre des offres et demandes, et que nous sommes décidés à en tirer toutes les conséquences pratiques. A la force, il faut opposer la force ; à celle du capital, celle de la loi – la seule à notre disposition.
C’est l’instrument du fisc qui se chargera de guillotiner le profit du capital actionnarial – qu’il se rassure, nous lui en laisserons un peu, et aussi la tête sur les épaules. Lui en laisser un peu n’est pas autre chose qu’en revenir à la norme économique rustique selon laquelle le capital se rémunère grosso modo à la hauteur du taux d’intérêt. Des 10, 15, puis 20 % réclamés aux 3 % qui font les taux d’intérêt actuels, il y a l’exacte mesure de la dérive financière à rembobiner. »
Cordialement,
Louma.
Bonjour,
super billets. Quelques petites remarques:
- Le dollar faiblissant nous trompe un peu sur les montants des bonus/bénéfices engranges aux US.
- Le quatrième trimestre des banquiers (vous savez, celui ou ils déclarent les pertes) arrive, je pense que la musique sera différente a ce moment la
- Ils me font vraiment vomir…
Merci pour cet excellent texte. Ils vont tomber, ces malades, c’est certain, mais en écrasant combien de cadavres ? Avant qu’ils n’aient plus rien, on sera mort…
Excellent article, très lucide.
A nous de ne pas jouer leur jeu : méfions-nous de la con-sommation.
Luttons contre notre vouloir d’achat et, pour cela, veillons à nous dé-formater.
Cela aura plusieurs avantages :
moins de nuisances pour la planète et la chute plus rapide de leur système complètement dingue.
Plus tôt ce système s’écroulera, moins il y aura de dégâts à réparer.
Les dégâts sont déjà suffisament nombreux.
Excellent article, ami le Yéti, je fais suivre…
En filigrane, on peut aussi y lire quelque chose de désolant : leur machinerie financière est devenue tellement inattaquable qu’on en est réduit à attendre qu’ils se sabordent eux-mêmes…
Et d’ici-là, nous faisons quoi pour calmer notre faim et notre colère, partager le cynisme, avoir le luxe de la lucidité ?
Le sentiment d’impuissance de tout-un-chacun est au moins égal au sentiment de puissance totale de ces quelques-uns.