01 mars 2009
LA FIN EST MON COMMENCEMENT
« Tu sais, je me suis toujours intéressé à l’humanité. L’homme, mais qui est-il, bon sang ? Alors, j’ai fini par me poser cette question, un peu bête mais tellement importante : “Et moi, qui suis-je ?” Cet homme, cet homme… Bref, j’ai été totalement pris par l’homme, par l’humanité. Où va-t-il ? Que fabrique-t-il ? S’améliore-t-il ou ne s’améliore-t-il pas ? C’est cela l’Histoire, tu ne crois pas ? »
L’Histoire avec un grand H, Tiziano Terzani (1938-2004), le grand écrivain-journaliste italien, la vécut pleinement. Dans une ultime et extraordinaire série d’entretiens avec son fils Folco (La Fin est mon commencement, éd. Les Arènes/Intervalles 2008), il illustre à merveille le dilemme qui est aujourd’hui celui de chacun d’entre nous : la lutte entre le Bien et le Mal, quand le Bien et le Mal sont d’inextricables frères siamois.
Envoyé spécial du magazine Der Spiegel, Tiziano Terzani mit un point d’honneur à être un journaliste résolument et clairement engagé dans l’Histoire de son temps. Couvrant la guerre du Vietnam, il prit fait et cause contre l’arrogance américaine et pour le Vietcong… jusqu’à en découvrir les sinistres geôles. Expédié en Chine, il épousa la cause du mouvement maoïste… au point de mettre ses deux enfants dans une école populaire où on leur enseigna les raffinements de la délation ! Les autorités chinoises finirent par expulser leur irascible soutien quand celui-ci entreprit de dénoncer l’absurdité sanguinaire de la Révolution culturelle.
Tiziano Terzani souligne bien l’ambigüité des choix humains en citant la cas de la Birmanie. « La Birmanie est dirigée par un régime épouvantable, d’horribles militaires et d’hommes qui pratiquent la torture. Le mouvement démocratique est dirigée par un personnage extraordinaire, Aung San Suu Kyi, qui a reçu le prix Nobel de la Paix, une femme exceptionnelle, d’un courage hors normes. Bien, mais qu’y a-t-il derrière cette histoire ? »
Derrière cette histoire, dit Terzani, « il y a les intérêts des grandes sociétés qui attendent de pouvoir entrer dans le pays. Si demain, sous les pressions occidentales, le régime tombe, si Mme Aung San Suu Kyi prend le pouvoir, la Birmanie deviendra à l’image de la Thaïlande : des putes, des bordels, du profit — toum-toum-toum ! —, des Malboro, du Coca-Cola et des jeans. »
On voit bien comment ce terrible dilemme est le nôtre aujourd’hui. Le Bien de l’Empire “démocratique” occidental contre le Mal des “méchants” islamistes, le vilain Hamas contre l’ “agneau” Israël, “victime” mille fois meurtrière… La fin d’un monde (capitaliste), probablement ! Mais le commencement de quel autre ?
Tiziano Terzani nous met face à nos contradictions. « Il y a quelque chose de sacrilège dans l’idée de vouloir créer l’homme nouveau, qui participe de tous les révolutionnaires. Tous. Mais l’homme est ce qu’il est, il est le fruit d’une évolution, et on ne peut pas arrêter cette évolution. »
Cette idée d‘“homme nouveau”, qui ne manquera pas de resurgir sur les décombres de la période de transition périlleuse que nous abordons aujourd’hui, appartient définitivement à un futur… qui n’existe pas ! « Le futur est une boîte vide où l’on met toutes ses illusions. Tout ce qu’on n’a pas fait, tout ce qu’on aurait voulu faire — zou ! — on le met dans le futur ! »
Mais alors, que nous reste-t-il ? Quel espoir ?
D’abord, le respect de la biodiversité, dit Tiziano à son fils Folco. « Nous voulons des pommes qui soient toutes rondes, toutes pareilles, toutes luisantes, et nous éliminons ainsi la biodiversité qui est le fondement même de la vie. Les hommes bleus, les Touareg, mais pourquoi voulez-vous leur mettre des slips ? »
Ensuite, essayer de rendre notre univers de vie à nous plus vivable. Mais, tout comme les maoïstes, mûs au départ par l’idée de justice, finirent par euthanasier toutes les richesses d’une civilisation ancestrale (« ces hommes qui avaient découvert qu’il ne fallait jamais rien attacher autour du ventre parce que ça bloque le qi, ont maintenant tous des ceintures Pierre Cardin »), nous sommes nous aussi, aujourd’hui, devant les ruines de la nôtre, rongée par la gangrène d’une idole argent qui s’effondre. Qu’allons-nous rebâtir d’autre ? Allons-nous savoir, pouvoir, influer sur notre inéluctable “évolution” ?
Face à notre Histoire avec un grand H, dont il nous dit qu’elle est faite d’une succession de « moments d’extases », Tiziano Terzani nous donne dans son indispensable ouvrage posthume un éclairage incomparable des écueils à éviter, des quelques pistes de lumière à emprunter, pour construire, reconstruire, non pas “l’homme nouveau”, mais les quelques règles de vie qui lui éviteront, un temps, de commettre tant de conneries.

Commentaires
Merci le Yéti pour cet article sur Tiziano Terzani dont j’aime énormément les écrits.
Un grand bonhomme!
La plupart de ses livres ont été traduits en Français, et ils sont remarquables.
Le plus léger, un délice : “Un devin m’a dit”
Baci
Totalement en accord avec ce qu’il dit de Aung San Suu Kyi, je rajouterai que en dehors des “pro-occidentaux” minoritaires, elle est très mal vue des Myanmars de base, le prix nobel étant paradoxalement perçu comme le prix de la soumission à l’étranger.
Petit bémol toutefois, les putes et les bordels sont déjà en fonction à Yangoon, pas encore au niveau industriel mais bon..
Au sujet de Aung San Suu Kyi, même si ce que dit Terziani est peut être vrai, si la Birmanie se “démocratisait”, dans le sens libéral habituel mondialisé, ce qui, malgré tout ne serait peut-être pas un mal, c’est quand même difficile de généraliser “a priori”.
Personnellement, je ne connais pas Aung San Suu Kyi, à part ce que veut bien en dire sa biographie… En état de “résidence surveillée”, depuis 20 ans, de culture occidentale, mariée à un anglais décédé depuis 10 ans, ayant travaillé pour les Nations Unies, jusqu’en 1989, prix Nobel de la paix en 1990…, (bon je sais bien que Sarko est candidat pour 2009!…), j’ai du mal à me dire que cette femme, pourrait, “a priori”, être pire que le régime militaire actuel.
Que cette femme soit devenue un symbole, depuis 20 ans, c’est indéniable… maintenant, est-ce qu’elle est le symbole de la lutte ? contre quoi ?… On ne peut lui dénier, un attachement farouche à son pays, alors qu’elle aurait eu 100 fois l’occasion de le quitter, (on l’a même fortement incité), des convictions dans la droite ligne de Gandhi, (qu’on peut contester…!), une apparente droiture…etc…!
Est-ce que la Birmanie serait dans un pire état qu’actuellement, ce qui paraît difficile, même si, comme dit yelrah, mais c’est le cas de presque toute l’Asie du Sud Est, la prostitution et le tourisme,(malgré les militaires…!), représentent déjà une ressource majeure..!
Qu’on puisse travestitr le “Bien”, avec le Mal”, sans doute et sans doute là-bas plus qu’ailleurs, mais je ne suis pas sur, en l’occurence que l’exemple soit bien choisi…!
On pourrait, à la rigueur comparer Suu Kyi, avec Benazir Bhutto, très belle femme elle aussi, fille d’une dynastie politique, au Pakistan, récemment assassinée, élue “démocratiquement”, évincée, par la junte militaire, revenue aux affaires, discréditée..etc, puis définitivement éliminée!!
Même si elle me paraît beaucoup moins “recommandable” que Suu Kyi, elle est, elle aussi le symbole de nos contradictions, du “Bien” contre le “Mal”, et en plus c’est une femme…! Bon, je n’ai pas le temps de développer plus! Mais certaines conclusions sont un peu trop manichéennes…!
” Suu Kyi, elle est, elle aussi le symbole de nos contradictions”
Tes contradictions, les Myamnars s’en battent, t’es pas concerné, c’est leur problème pas le tient ni celui de quelques occidentaux que ce soient .
L’ethnocentrisme occidental est tel qu’il n’a aucune conscience que certain de ses actes peut-être “noble” dans leur pensée (peut-être!) aboutissent très exactement à l’opposé.
Et Aung San Suu Kyi a perdu le soutient local dès le nobel .
Qui t’es le Yeti? Je pense tout comme toi.
On peut pas dire que Yelrah ait tort.
Comme dirait l’autre, faut travailler le doute, absolument !
@ yelrah, # 4, je ne peux que te donner raison quand tu dis: ” L’ethnocentrisme occidental est tel qu’il n’a aucune conscience que certains de ses actes, peut-être “noble”dans leur pensée (peut-être!) aboutissent très exactement à l’opposé.”
Ceci dit, ça n’implique pas nécessairement, (mais je manque d’infos), que la personne de Suu Kyi soit en cause, elle est peut-être devenue, plus ou moins malgré elle…!?, un symbole, comme le dalaï lama, par exemple ! Que le symbole ne soit pas fondé sur la réalité d’un peuple, c’est une autre histoire!
et adopter, ainsi que Spinoza nous y invite, “bon et mauvais”
A mon avis on y verrait plus clair
Bien ou mal par rapport à quoi ?
Bon ou mauvais par rapport à quoi ?
Quels critères font ici référence ?
Bonsoir à tous !
oui vous touchez là un problème grave et plus ou moins insoluble.
Et la tentation de “l’homme nouveau” (celui du ĉristianisme, du communisme, du nazisme, le consommateur parfaitement sécure hygiénique et “cool” du totalitarisme actuel, etc) l’avidité à la maitrise parfaite de l’avenir, ou déjà simplement du présent, dont Zugmunt Bauman a montré qu’elle était le deŭième pilier des horreurs nazies.
Et bien sûr renoncer à combattre sous prétexte que … etc, ça aussi c’est un piège. Il n’y a pas de solution, en tout cas pas de solution toute faite à ces questions.
Et moi aussi, je suis viscéralement attaché au respect de la diversité. (c’est aussi une des raisons pour lesquelles j’admire Vandana Ŝiva: elle met la notion de diversité au centre de sa philosophie agricole et dans tous les domaines) Culturelle humaine, etc, etc. Et porte en horreur cet espèce d’uniforme vestimentaire comme maoïste que l’occident moderne maintenant imposé presque partout dans le monde (il n’y a guère que les indiennes de Bolivie ou les indiennes et quelques tibétains (et les ouzbèks du moins en 2000 maintenant je ne sais pas !) qui résistent encore.
Le désir de créer un “homme nouveau”, fantasme présenté comme une nécessité, est la caractéristique commune à toutes les idéologies “révolutionnaires” de droite comme de gauche, ainsi que des religions monothéistes.
En fait, c’est un désir d’emprise totale sur l’humanité, ainsi qu’un désir (plus profondément) de maitrise de l’avenir, donc une peur de l’avenir, du futur, in fine sans doute, de la mort.
Tout comme nous ne pouvons appréhender que très relativement une parcelle du réel, nous n’avons un pouvoir que très limité sur notre avenir, individuellement ou collectivement, du fait de l’infinité des facteurs qui le détermine.
C’est le rôle des religions et de nombre d’idéologies d’exorciser la peur de l’avenir.
Dire que le désir morbide de créer un “homme nouveau” n’est qu’un désir de pouvoir ne suffit pas.
Quand démonterons nous cette mécanique mortifère ?
Et comment nous en débarrasserons nous, individuellement et collectivement ?
La remise en cause des formes de pouvoir, du pouvoir, fut un des vrais fondamentaux de 68, mais plus personne n’en parle.
(Il est moins dangereux de glosser sur “il est interdit d’interdire” ou sur crs ss, vague écume du mouvement).