11 janvier 2010
HISTOIRE D'HAKIM ET AUTRES "PETITS MEURTRES ENTRE AMIS"
« Pas de problème de sécurité ! » s’est exclamé Jean-Paul Huchon, président de la région Ile-de-France, après le meurtre d’Hakim, le jeune lycéen du Kremlin-Bicêtre poignardé par un camarade. « Un drame individuel », « une terrible banalisation de la violence quotidienne », ont surenchéri Brice Hortefeux et Luc Chatel, respectivement ministres de l’Intérieur et de l’Éducation.
Et tous de s’appuyer sur la gratuité de l’acte, la futilité du prétexte, le non-sens de cette “incompréhensible” pulsion criminelle. Comme si un prétexte “sérieux” pouvait expliquer, sinon justifier un meurtre.
C’est sur cette notion (fausse) de “gratuité” des actes que je voudrais attirer votre attention. Car le cas du meurtre d’Hakim, loin d’être un phénomène isolé, me paraît emblématique des dérives morales, mentales, qui frappent aujourd’hui l’ensemble de notre planète.
Pulsions contre raison
Le professeur Henri Laborit expliquait que l’homme dispose de trois cerveaux superposés :
- le premier, reptilien, qui déclenche nos comportements de survie immédiate (boire, manger, copuler…) ;
- le second, propre aux mammifères, qui est celui de l’affectivité et de nos pulsions ;
- le troisième enfin, ce cortex cérébral qui distingue l’homme de l’animal et prétend ordonner, domestiquer les deux premiers de façon originale ; c’est la fameuse “raison humaine”.
Mais qu’advient-il quand la violence des stimuli extérieurs et des pulsions qu’elles engendrent débordent les capacités d’absorption du cortex cérébral ? Quand les structures sociales, culturelles, morales utilisées par la raison sont pulvérisées par les agressions des réalités extérieures ou de nos démons intérieurs ?
Devant la perte des repères, les faisceaux de la reconnaissance, de la récompense qui nous animaient auparavant, laissent place libre au désarroi, à la peur, à la haine, au désir de punition et d’auto-punition, aux actes meurtriers, insensées et suicidaires.
Notre pauvre raison ne sert plus guère qu’à donner « toujours une excuse, un alibi au fonctionnement inconscient de nos deux autres cerveaux » (Laborit).
Pas de différence entre le lycéen meurtrier, le kamikaze suicidaire, ou les bombardements aveugles des “forces du Bien”
Quel était le motif de la querelle entre Hakim et Islam, son meurtrier présumé ? Non pas la désinvolture de l’un à l’égard de la sœur de l’autre comme il fut dit, mais plus fondamental, l’exigence désespérée d’un “respect”, d’une “reconnaissance” rendue impossible par la perte de repères, la dissolution des tissus sociaux, culturels, moraux.
On peut bien sûr, pour se rassurer, s’efforcer de réduire ces dérives à un cercle social prédéterminé : les banlieues ghettoïsées, par exemple.
Mais quelle différence entre le geste fou du lycéen meurtrier et celui du jeune kamikaze nigérien, fils de bonne famille et d’éducation supérieure, qui mit le feu à ses habits pour faire sauter ses explosifs et du même coup le long courrier Amsterdam-Detroit ? Quelle différence avec ces ingénieurs, ces techniciens de haut rang qui précipitèrent les avions des vols UA175 et AA11, et eux avec, dans les Twin Towers de Manhattan ? Quels mobiles “sérieux”, “raisonnables”, animaient ceux-là ?
Et le responsable militaire qui ordonne en toute connaissance de cause des bombardements aveugles de populations civiles? Quelles motivations a-t-il ? Vouloir éradiquer les représentants du Mal et faire triompher son Bien à lui ?
Identité nationale contre charia
Face au péril entraîné par ces pertes de repères, pour tenter de surmonter le désarroi et l’angoisse qui les étreignent, les collectivités humaines tentent de réagir chacune à leur façon. Ainsi, chez nous, le grand débat sur l‘“identité nationale” initié par les Sarkozy et autres Besson.
Mais leur démarche s’avère pernicieuse, faussée. Sous couvert de renforcer la cohésion du groupe, leur véritable objectif est surtout de maîriser et de contrôler étroitement ce groupe. Leur quête d’identité, caricaturale, s’opère et se renforce par la mise hors d’état de nuire de l’autre, “l’étranger”.
Quelle différence entre un Besson et ces ayatollahs islamistes dont les charias, au prétexte de défendre une spiritualité, se nourrissent presque exclusivement de la destruction physique des impies ?
La restauration de la raison en recours ultime
Par quelques bouts que nous le prenions, aucune révolution acceptable, aucun rétablissement politique ou civilisationnel ne sera possible sans un retour en force de la raison humaine et des principes humanistes fondamentaux qui lui servent de cadre.
L’Histoire connut quelques triomphes éphémères de notre cher cortex cérébral. Généralement aux lendemains des catastrophes humanitaires ou à la mort d’un système sclérosé. Lorsque l’euphorie de re-vivre reprenait enfin le dessus et que les foules dansaient sur les “plus-jamais-ça”.
Nous sommes aujourd’hui au pied du mur : allons-nous attendre le déluge ou nous relever? Nous n’y parviendrons que si nous comprenons et maîtrisons au préalable les mécanismes qui nous font agir. Qui expliquent le meurtre “gratuit” d’Hakim et les dérives pathétiques des “grands” ou des moins grands de ce monde.
« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change » (Laborit).

Commentaires
D’après H. Laborit, le troisième ajoute l’imaginaire, soit la capacité d’association d’idées. Il ne dit jamais qu’il domestique ou ordonne les deux premiers. Au contraire, il agit toujours, la plupart du temps inconsciemment, pour satisfaire les deux premiers.
Je dirais plutôt qu’il sert toujours à ça, construire un discours logique (et trouver des moyens d’action) qui justifie les pulsions inconscientes.
Il est aussi prouvé que la raison n’existe pas sans pulsion (A. Damasio). Les distinguer n’a guère de sens.
@pjv
On dirait du paul jorion dans le texte
@pjv
Tout à fait d’accord avec vous sur le constat (celui que faisait également Laborit) : « Je dirais plutôt qu’il (le cortex cérébral) sert toujours à ça, construire un discours logique (et trouver des moyens d’action) qui justifie les pulsions inconscientes. »
Mais en même temps, il s’agit d’un constat général (qui conduisait Laborit à faire l’”éloge de la fuite”), mais qu’infirme parfois, heureusement, la conduite des hommes. Le troisième cerveau ne sert la plupart du temps qu’à fournir des alibis à nos pulsions de domination, soit. MAIS IL EST AUSSI CAPABLE D’AUTRE CHOSE. C’est juste que nous n’utilisons pas souvent ces autres possibilités.
Sauf parfois. Ainsi lorsque le “cortex cérébral” du Conseil National de la Résistance élabora ses fameuses Ordonnances de 1945, il dressa un cadre “imaginatif” qui jugula une bonne trentaine d’années durant les les pulsions de domination les plus outrancières de la classe dominante.
Je ne vois pas, dans l’attitude des membres de ce valeureux Conseil, la moindre tentative de justifier des pulsions de conquête personnelles. (On pourrait aussi étudier le cas des Gandhi, Mandela, Martin Luther King…)
Autre chose : d’accord aussi avec vous pour dire que raison et pulsions sont indissociables.
Ça me fait penser à Platon. L’âme a trois parties. L’une raisonnable, l’autre irascible, et l’autre désirante. (Qui correspond(drait) respectivement, chez Laborit cité ici, à “raison humaine”, “reptilien”, et “affectivité-pulsions”). Pour un bonne équilibre, (selon Platon), pour une âme juste, il faut que la partie irascible de l’âme se mette au service de la raison, afin de gouverner la partie désirante. L’âme est comme un attelage, ou l’esprit est le cocher, la partie irascible, est un cheval blanc, et la partie désirante un cheval noir.
Il semble évident que notre “colère” (c’est-à-dire le guerrier en nous), doit être utilisé à maîtriser nos passions, et elle n’y parvient que si nous l’avons raisonné, c’est-à-dire si nous avons pris le temps de penser (éducation, c’est à dire, acquisition de l’autonomie, la loi, que l’on se donne à soi-même).
C’est lorsque l’âme désirante flatte l’âme guerrière en nous, que nous nous laissons aller aux pires actes, et que notre raison, ne sert plus qu’à produire l’auto-justification de nos dérèglements. (Où la raison use le désir pour dominer ou flatter, ou ramollir le guerrier).
Que dire, qu’attendre d’une société, qui ne flatte en nous que la partie désirante de notre âme. Un idéal, qu’«on nous propose», qui nous incite à rechercher autant d’objets, divers et variés, tous plus aliénants (au sens où ils nous font autre, nous éloignent de nous-même) les uns que les autres, afin de satisfaire uniquement cette partie de notre âme. Une société qui néglige donc d’une part la culture de la partie irascible de l’âme, (c’est-à-dire son renforcement, puisque le tempérament, la force, ça se cultive effectivement, par exemple, par la gymnastique, les arts martiaux etc.), et d’autre part l’alimentation non dogmatique, critique, de la raison, ( A l’exception d’une partie (aisée certes, mais pas seulement) de la population qui possède déjà le soucis de cette culture), une telle société court à l’injustice, et à la désagrégation, et généralise l’insignifiance des motifs de ses actes (comme État) et de ceux des individus. Dans la partie désirante de notre âme, il y a le désir de reconnaissance. Ce désir, gouverné par le guerrier en nous, sous les lumières de la raison, est celui de briller, et il est bon et légitime, mais lorsque la raison laisse ce désir corrompre notre guerrier, il devient celui de dominer autrui. Notre idéal, celui qui nous est par tous les moyens inculqué quotidiennement (oui, oui, les petits chariots pour les enfants chez Edouard Leclerc par exemple etc. etc.), nous incite indirectement à la domination de nos contemporains, en soumettant notre révolte, à notre désir, en corrompant notre raison par la répétition de “mêmes” (ou slogans), afin de fournir à notre inconscient l’auto-justification de notre comportement. Il n’en fut pas toujours ainsi, mais naître ici, depuis une vingtaine d’année, c’est être ainsi abruti à ce ramollissement cérébrale, si l’on n’a pas reçu les leçons nécessaires d’autodéfense de l’esprit. On ne doit pas s’étonner donc.
Merci YETI de mettre en ordre mes propres pensées si brouillonnes, tristes, voires désespérées…
D’où viendra la lumière en 2010 (si elle vient) ?
Au moins ici le feu ne s’éteint jamais ! J’espère pouvoir m’y réchauffer encore longtemps !
Cher monsieur le Yéti,
c’est un plaisir d’entendre à nouveau parler de Henri Laborit!
“La faute, tragique, est de ne pas être conscient” a écrit Jung.
Toute la pensée de Laborit vise à conscientiser les êtres humains sur la façon dont ils fonctionnent, et à les ramener à un peu plus d’humilité quand ils se déclarent “libres”.
Jean-Didier Vincent (le Buster Keaton de la neurobiologie
) considère d’une certaine façon Laborit comme son “Maître à penser”. Les recherches de J-D Vincent sur ce qu’il nomme le “cerveau-glande” ainsi que ses remarques sur les “processus opposants” sont admirables pour qui tente de comprendre cet étrange créature mi-homme, mi-bête que nous sommes.
Il n’y a pas d’hommes « bons » ou « mauvais », mais seulement des êtres plus ou moins conscients de leur capacité à maîtriser ou non le pire en eux.(B.L., aphorisme 421).
Alors si l’on recherche une société plus apaisée, moins destructrice, peut-être faudrait-il en effet, suivant les conseils de Henri Laborit, expliquer aux hommes comment fonctionne leur cerveau (en relisant, entre autres, Jean-Didier Vincent)
Merci Yéti, et bonne journée à tous!