Aujourd’hui, c’est moi qui ai l’âge de mon grand-père.

Plus de grande-chambre commune, plus de tic-tac à ressort, même plus de chiens pour s’interpeler à l’unisson dans la campagne nocturne.

Mais la nuit, ah la nuit ! Même en plein jour ! Un brouillard épais et oppressant. Tout un monde à la dérive en pleine torpeur ténébreuse.

Et Julia, ma petite fille. Trop petite pour avoir déjà peur du noir. Qui sourit à n’en plus finir, de toutes ses deux dents, à tout ce qui passe. Et son grand-père qui s’est réveillé dans la nuit.

Julia ! Julia ! Où t’es ?
Dans ma chemise ! Dors, grand-père…

J’entends des voix, ce que c’est idiot ! Je descends en silence. Ne pas rompre le fil du souffle de la dame endormie à mes côtés. La cuisine. Le chien, silencieux, qui se frotte contre ma jambe. Le livre. Ce bon vieux Tiziano[1] qui parle, qui parle, à son fils Folco, et à moi qui ne me résouds pas à le quitter :

C’était magique, Folco, magique, magique, magique. (…) Ce que je préférais, c’était monter à l’aube, sur la crête de la montagne. Tu sais, tout en haut de la crête de l’Himalaya, devant un océan de montagnes, cette jouissance de se sentir vivant, de sentir sa chair transpercée par les ondes déferlantes du vent. Finalement, c’est cette sensation qui me procurait un sentiment de grandeur. Je me sentais tellement rempli d’immensité.

L’odeur du café dans la cuisine. Dehors, le jour qui se lève. Le bruit du camion-poubelles dans la rue.

Un matin, sur cette ligne de crête, j’ai été surpris par une coccinelle. Je me sentais cette coccinelle, Folco ; je ne me sentais pas un éléphant, non, je me sentais cette coccinelle. Je l’ai suivie, elle avançait, puis reculait, et, au bout d’un moment, elle est arrivée au bout d’un brin d’herbe, a ouvert ses petites ailes duvetées, transparentes, et a disparu en un clin d’œil. Mais elle ne s’est pas envolée vers un autre brin d’herbe à côté, elle est partie vers l’infini ! (Juliaaa !) Juste en dessous se trouvait un précipice d’une centaine de mètres, et cette petite bestiole, splendide, étincelante, avec tous ces petits points, est partie vers les montagnes.

Je ferme le livre (« Et là, voilà, Folco, j’ai vraiment senti que ma vie était une partie de ce tout »), remonte vers la chambre. Grappiller les derniers instants de la nuit sous la chaleur de la couette, comme autrefois sous l’immense édredon de plumes.

— Tu es réveillé ? Quelque chose ne va pas ?
— Non, non, tout va bien, vraiment bien. Juste un petit moment de flottement. C’est passé.

Notes

[1] Voir aussi La fin est mon commencement, d’après le titre du livre de Tiziano Terzani paru en 2008 aux éditions Les Arènes/Intervalles.