10 mars 2009
DANS MA CHEMISE
— Grand-père ! Grand-père ! Où t’es ?
— Dans ma ch’mise ! Allez dors, petit, dors…
Ce souvenir ! Ce souvenir ! La grande chambre commune, froide et humide, de la grande maison au bord de la rivière. L’aboiement des chiens dans la campagne. Le tic-tac obsédant du réveil matin. Cette obscurité terrifiante pour l’enfant qui se réveille en sursaut dans la nuit. Et la voix de grand-père pour le rassurer…
Aujourd’hui, c’est moi qui ai l’âge de mon grand-père.
Plus de grande-chambre commune, plus de tic-tac à ressort, même plus de chiens pour s’interpeler à l’unisson dans la campagne nocturne.
Mais la nuit, ah la nuit ! Même en plein jour ! Un brouillard épais et oppressant. Tout un monde à la dérive en pleine torpeur ténébreuse.
Et Julia, ma petite fille. Trop petite pour avoir déjà peur du noir. Qui sourit à n’en plus finir, de toutes ses deux dents, à tout ce qui passe. Et son grand-père qui s’est réveillé dans la nuit.
— Julia ! Julia ! Où t’es ?
— Dans ma chemise ! Dors, grand-père…
J’entends des voix, ce que c’est idiot ! Je descends en silence. Ne pas rompre le fil du souffle de la dame endormie à mes côtés. La cuisine. Le chien, silencieux, qui se frotte contre ma jambe. Le livre. Ce bon vieux Tiziano[1] qui parle, qui parle, à son fils Folco, et à moi qui ne me résouds pas à le quitter :
L’odeur du café dans la cuisine. Dehors, le jour qui se lève. Le bruit du camion-poubelles dans la rue.
Je ferme le livre (« Et là, voilà, Folco, j’ai vraiment senti que ma vie était une partie de ce tout »), remonte vers la chambre. Grappiller les derniers instants de la nuit sous la chaleur de la couette, comme autrefois sous l’immense édredon de plumes.
— Tu es réveillé ? Quelque chose ne va pas ?
— Non, non, tout va bien, vraiment bien. Juste un petit moment de flottement. C’est passé.
Notes
[1] Voir aussi La fin est mon commencement, d’après le titre du livre de Tiziano Terzani paru en 2008 aux éditions Les Arènes/Intervalles.

Commentaires
Concentré de vie, passé et présent liés,
plutôt Humain non…
Hé hé, je me souviens de mon père qui répondait souvent, quand je lui demandais où était telle ou telle personne: “Dans sa chemise, la tête dépasse.”
Superbement exprimé, Yéti ! Reçu 5 / 5 et entièrement partagé.
J’ai cru voir des tourterelles sous mon chêne, ce matin. Tu sais, celui que j’ai planté avec mon fils, il y a 30 ans.
On y voyait pas grand chose, trop sombre encore.
Ah ben chez moi on disait “Dans sa chemise, la tête qui sort, les pieds aussi”. Autre expression fétiche “Va-t-en voir là bas si j’y suis”. Et les coccinelles qu’on faisait grimper au bout de l’index pour les voir s’envoler…
An ben chez moi, il y a longtemps, on disait, ou plutôt, on faisait dire aux enfants, après qu’une coccinelle, se fut posée, sur leur main, et après avoir soigneusement compté les points noirs sur l’habit rouge vermillon,(souvent!) ” Petite coccinnelle, demoiselle, montre nous le chemin du paradis…!” . Je suis plutôt d’une famille de mécréants pourtant… Et on soufflait, avec précaution, sur le bout de son doigt et souvent, bien sur, la coccinelle s’envolait!
Pour la chemise, (qu’on ne porte plus guère aujourd’hui.., moi, oui!), j’ai le souvenir, dans une époque où cette même chemise devait être soigneusement rentrée dans le pantalon, d’un grand père, peut-être grand-oncle, je ne sais plus bien, originaire du Nord, ou de la Belgique, quand un bout de chemise dépassait: ” R’met’s napp, les tiots ont des nez”, je crois que c’est plutôt grivois, que “napp”, c’est la chemise, pour le reste, je n’ai aucune idée de ce que ça signifie..!
“Et là, voilà, Folco, j’ai vraiment senti que ma vie était une partie de ce tout”
c’est si peu dire que j’aime Tiziano Terzani
baci baci
Je découvre avec délectation ce pur moment d’humanité, la justesse des émotions m’a fait frissonner, sympa l’artiste!
Ne te prive pas de tes élans de poésie, ils nous sont très agréables, ils complètent à merveille tes justes colères.
Qu’il est beau votre texte !
Raconterons-nous à nos petites filles qu’un laitier passait en ville et laissait une bouteille de lait en verre et une jatte de fromage blanc, recouverte d’une assiette où il avait déposé la monnaie, sur le pas de porte de chaque maison, alors que nos enfants n’ont pas connu cette époque bienheureuse ?
Aurons-nous encore de ces moments de flottement où notre rôle nous échappe ? Et si je peux venir chercher du réconfort et de l’enthousiasme auprès de vos textes, comment vous rendre la pareille ?
Alors, Le Yéti, je vous dis simplement merci.
Bien à vous.
félicité