17 décembre 2008
BONJOUR PHILIPPINE
Ça fait des jours que je marne à essayer d’écrire cette damnée chronique : L’Apocalypse des cerveaux, un brûlot (du moins le voulais-je ainsi) sur la décrépitude mentale, morale et intellectuelle qui ratatine notre univers de tous les jours et atteint aussi bien nos élites que le pays d’en bas. Mais impossible ! Une lassitude au plus profond qui me retient. Une envie irrépressible d’espaces irradiés et d’air vif.
C’est alors que je suis tombé sur cet air vif, un vieil enregistrement télé du film de Jacques Rozier, Adieu Philippine, ovni fulgurant d’un poète en lisière, à l’heure où la Nouvelle vague allait balayer le “cinéma de papa” d’avant les années soixante.
Le film a été tourné avec des bouts de ficelle et des acteurs inconnus en 1960 par un réalisateur que d’aucuns producteurs et distributeurs maintiendront au rang des curiosités marginales[1].
Un très bref carton introductif situe l’action d’entrée : « 1960, sixième année de la guerre d’Algérie ». Mais de ces évènements tragiques à peine effleurés, plus jamais nous n’entendrons parler tout au long de l’aventure bouleversante qui va nous être contée. Sauf peut-être, de manière fugitive, par ce personnage tout à fait secondaire revenu de l’enfer et qui, lorsqu’on lui demande ce qu’il a à raconter de son odyssée, pique du nez dans son assiette et bredouille : « Oh rien, rien … rien. »
L’histoire est celle de Michel, jeune “tireur de câbles” à l’ORTF des débuts. Quoi de plus simple, en ces temps pionniers, que de se faire passer pour une vedette des plateaux pour séduire deux jeunes curieuses, Juliette et Liliane, amies inséparables comme amandes “philippines”[2] ?
Tout le début du film vaut documentaire. Un voyage étonnant dans ces studios d’une télévision encore expérimentale, avec un Jean-Christophe Averty survolté, et l’incroyable tournage EN DIRECT d’une dramatique TV dirigée par le réalisateur Stellio Lorenzi.
Notre trio marivaude à qui mieux mieux, tourne de lamentables films publicitaires sous la houlette douteuse d’un producteur gredin plus lamentable que détestable. Se retrouve en Corse où notre héros débarque, au volant de son improbable Frégate, soucieux de profiter des derniers moments qui précédent ce que l’on appelait alors “l’appel sous les drapeaux”. Il y retrouve ses deux amies (et même ce gredin finalement pas si antipathique de producteur véreux).
Peu à peu le film bascule et vise à l’intemporel. Le marivaudage se fait plus haletant. Dans le cadre somptueux des gorges corses, bercés par d’inoubliables chants de rocaille, le trio se rapproche, se rejette, se frôle, insectes maladroits pris aux nasses des vitres morales qui contraignent encore les esprits, huit ans avant la délivrance explosive de Mai 68.
Aucun archétype idéaliste dans les portraits que tire Jacques Rozier de ses personnages. Ceux-là avancent vaille que vaille, entêtés, avec leur lot de petites mesquineries, de désirs inassumés, leurs jalousies, embourbés dans leurs contradictions, mais brûlant en patauds de leur immense appétit d’être. Un parfum de légèreté et d’insouciance vous inonde.
Jusqu’à ce dénouement poignant qui voit la lourde silhouette sombre d’un bateau s’éloigner du quai, emporter le héros vers son destin.
Et qui part (nous le savons, nous !) pour une bagatelle de vingt-sept mois. En Algérie. À la guerre.
Seront-elles encore là, Juliette et Liliane, pour accueillir ce jeune homme au retour de cette tragique traversée de la nuit ? Aurons-nous encore la patience et la force de renouer avec l’insouciance et la légèreté qui renversent et transportent ? Oui, “nous” ! Car comment ne pas faire le rapprochement, gorge étreinte, avec nos propres ténèbres d’aujourd’hui ? Ce crépuscule de la désastreuse année 2008, l’aube de la périlleuse année 2009…
Et les deux jeunes filles de courir éperdues sur la jetée noyée de soleil, agitant leurs chapeaux pour saluer celui qui fut l’espace d’une folle équipée, leur ami, leur amoureux, et aussi peut-être leur premier amant.
Notes
[1] Malgré ses échecs répétés en salles, l’œuvre de Jacques Rozier (cinq longs-métrages) sera très vite entourée par un halo mythique. Adieu Philippine, premier de cuvée, bénéficiera d’un accueil enthousiaste à Cannes en 1962, soit deux ans après son tournage, et ne sera présenté au public, dans deux salles, qu’en septembre 1963. Quatre des cinq films de Jacques Rozier viennent d’être réédités à l’occasion des Fêtes, dans un coffret de cinq DVD (54,99 €). L’étrenne idéale… avec le livre L’Insurrection qui vient aux éditions La Fabrique (8 €) !
[2] Se dit des amandes dont la coque renferme deux fruits jumeaux.

Commentaires
Ah ben voilà, tu l’as retrouvé, ton billet!
… grâce à tous les marlous et à leurs coucous (z’appellent ça des “agrégateurs” ; cf. commentaires de Adieu “Adieu Philippine”). Vivent les marlous, vivent les coucous !
Ah, ben v’là-t-il pas que le billet réapparaît et que je laisse un com sur le billet dédié au présumé billet disparu, que je ne vais pas réecrire ici, même si l’image de la jetée m’y incite, avec la très belle Stefania Sabatini,(Juliette), qui était toujours aussi belle 10 ans plus tard…au moment où je l’ai rencontrée…!
Mais que fait la police
http://libelyon.blogs.liberation.fr…
Au Yéti, à Greg Ateur, merci pour ce beau renflouement de bon billet! Quant à l‘Apocalypse des cerveaux, ne te mets pas martel en tête, on l’a en live et assommant…Tu ne seras pas à l’amende
Une des dernières goulée d’air tonique que j’ai pris au ciné, c’était Be Happy de Mike Leigh ou encore Happy-go-Lucky en VO, avec une Poppy un peu j’tée aussi…
@ Pascalou, tout à fait d’accord, sur “Happy-go-lucky” avec la pétillante Sally Hawkins, dans le rôle de la déjantée et très émouvante Poppy, qui est la joie de vivre incarnée…! Un grand bol d’air frais, un rire très tonique et un Mike Leigh en pleine forme!