18 juin 2017

Le Grand jeu : ruades pétromonarchiques

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Le vénérable prix de Diane, ce dimanche dans le cadre bucolique de Chantilly, nous donne l’occasion d’aborder la crise Séoud-Qatar sous un angle quelque peu iconoclaste. Car la rupture au sein du Conseil de coopération du Golfe touche également le hippisme.

D’un côté, la famille régnante de Dubaï, les Maktoum, qui fournissent leur lot de ministres aux Émirats arabes unis, pays qui s’est rallié sans coup férir à la croisade saoudienne contre le Qatar. Le chef du clan et émir de la ville futuriste, Mohammed al Maktoum, est ministre de la Défense et… passionné de courses depuis des décennies.

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Il est l’un des principaux propriétaires-éleveurs de la planète et ses cracks (Lammtarra, Dubaï Millennium entre autres) sont connus de tous les amateurs du noble sport. Si son écurie Godolphin est fortement concurrencée par les deux autres géants du monde hippique — le consortium irlandais Ballydoyle/Coolmore et le prince saoudien Khalid Abdullah — ainsi que par l’Aga Khan, cheikh Mo comme on le surnomme reste un personnage incontournable.

De l’autre côté, le Qatar, nouveau venu dans le milieu et qui apprend vite, très vite. L’entrisme qatari se fait moins sur le plan purement sportif (quoique la double victoire de Trêve dans le prix de l’Arc de Triomphe a été commentée de Tokyo à Valparaiso) que dans le sponsoring à tout va entrepris par Doha depuis quelques années et qui touche d’ailleurs également d’autres.

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De fait, certaines des plus grandes épreuves du turf européen sont directement ou indirectement sponsorisées par l’émirat gazier : l’Arc à Longchamp (considérée la plus grande course au monde), les Irish Champion stakes, le festival de Goodwood, les Queen Elizabeth II stakes à Ascot, les 1000 et 2000 Guinées de Newmarket…

Et c’est là qu’intervient la crise du Golfe. On voit mal en effet Godolphin, dont le pays a rompu toute relation diplomatique avec le Qatar, participer à des courses sponsorisées par son nouvel ennemi, ce qui plonge les autorités hippiques européennes dans un certain embarras. Si en plus, le Saoudien Khalid Abdullah s’y met sous la pression de Riyad, l’année sera pour le moins déconcertante sur les hippodromes. Une des conséquences nombreuses et, pour le coup, inattendues de la déchirure du CCG…

Comment celle-ci évolue-t-elle ? C’est pour l’instant plus ou moins le statu quo. Comme nous le rapportions, les Séoud ont à nouveau eu les yeux plus gros que le ventre, surestimant leur capacité de “persuasion”, ce dans un contexte financier d’ailleurs de plus en plus difficile pour le royaume wahhabite.

Les analyses à froid commencent à sortir (ici ou ici) qui toutes démontrent, comme ce blog le fait depuis longtemps, que cette crise est avant tout le symptôme de la fin du monde unipolaire américain. Le reflux de l’empire laisse, livrés à eux-mêmes, les anciens vassaux qui se tournent désormais les uns contre les autres. Cas d’école classique.

Guère étonnant dans ces conditions que les voix en provenance du centre impérial soient chaque jour plus discordantes. Pendant que le Donald en remet une couche sur les liens (réels) entre le Qatar et certains mouvements djihadistes/terroristes, le Département d’État appelle au contraire les pays arabes à lever le blocus. Cacophonie dont s’amuse la presse israélienne.

Les barbus syriens, eux, sont moins ravis. Ankara déclare ouvertement que l’Armée syrienne libre est en train de se désagréger, ses diverses composantes se battant pour les ressources financières toujours plus rares suite à la crise du CCG. On imagine les sourires en coin à Moscou, Téhéran et Damas…

Terminons au galop comme nous avons commencé. Le hippisme est sans doute, avec le rugby, le sport qui épouse le plus fidèlement les convulsions internationales. C’est vraisemblablement dû à la forte charge historique et culturelle qu’ils véhiculent. Arrêtons-nous par exemple sur le cas Shergar au début des années 80.

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Vainqueur en crack du Derby d’Epsom par dix longueurs (le plus grand écart jamais observé dans ce classique vieux de plus de deux siècles) devant 250 000 spectateurs puis du Derby irlandais et des King George, il fut kidnappé deux ans plus tard dans son haras de la verte Erin où il officiait en tant que reproducteur à 80 000 £ la saillie.

L’on a un temps soupçonné le colonel Kadhafi en raison d’une inimitié religieuse ou personnelle envers l’Aga Khan, propriétaire du champion et leader de la communauté ismaélienne. On est à peu près sûr aujourd’hui qu’il s’agissait de l’IRA pour financer ses achats d’armes. C’est en effet une véritable rançon de roi que demandaient les ravisseurs.

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Vraisemblablement transporté dans la magnifique région sauvage du comté de Leitrim, fief de la rébellion nord-irlandaise qui y avait ses principales caches d’armes, Shergar a fini par devenir incontrôlable et a été abattu, provoquant outre-Manche une commotion dont on n’a pas idée et qui reste toujours très vive trente-cinq ans après…

=> Source : Le Grand jeu

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