Le Grand jeu : Taliban, saison 16

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Et c’est reparti… Le mouvement taleb a annoncé vendredi le début de sa traditionnelle offensive de printemps, comme chaque année depuis qu’il a perdu le pouvoir en 2001 suite à l’intervention américaine. En Afghanistan, comme au glorieux temps de Louis XIV, on ne se bat qu’à la belle saison, les cols et routes étant bloqués par la neige de décembre à avril.

Cette année toutefois, les Taliban ont un peu triché avec leur monstrueuse attaque sur la base de Mazar-i-Sharif qui a fait au bas mot 135 morts dans l’armée afghane il y a dix jours. Cela pourrait indiquer une stratégie plus offensive que les saisons précédentes et, de fait, les militaires étrangers et les forces de sécurité afghanes seront systématiquement visés :

« Le principal objectif de l’Opération Mansouri sera les forces étrangères, leurs infrastructures militaires et de renseignement, et l’élimination de leur appareil mercenaire interne. L’ennemi sera ciblé, harassé, tué ou capturé jusqu’à ce qu’il abandonne. »

Le seigneur de guerre Hekmatyar — qui a mangé à tous les râteliers depuis quarante ans, dont le Hezb-e-Islami a des milliers de morts sur la conscience et qui est maintenant rallié au gouvernement de Kaboul — a beau appeler à l’arrêt des combats, rien n’y fait. Les Taliban ont pris le mors et ne devraient plus le lâcher. Jusqu’à la victoire finale ?

Nous avons vu que la situation était déjà critique :

Il ne fallait pas être grand clerc pour annoncer la couleur ; la dynamique du conflit et l’histoire afghane ne pouvaient qu’aller dans le sens taliban. Le retrait officiel de l’ISAF fin 2014 ne faisait qu’entériner l’échec et ce ne sont pas les quelques 10 000 militaires encore sur place qui pourront vaincre la guérilla alors que 130 000 n’avaient pu le faire au plus fort du Surge décidé par Obama.

Les forces de sécurité afghanes payent le prix lourd : 4 600 morts en 2014,  5 000 en 2015, 6 800 en 2016. Ces pertes étaient déjà qualifiées « d’insoutenables » à moyen-terme par les généraux américains il y a deux ans. Or il n’y a aucune raison que la tendance s’inverse, bien au contraire…

Les Talibans sont à l’offensive et les seules victoires dont peut se targuer Kaboul ont lieu…au cricket. Un district stratégique — Sangin — a encore été conquis la semaine dernière malgré l’infantile sauvetage de face US (« Le retrait de Sangin était prévu de longue date ») et 2017 devrait voir une attaque générale des capitales provinciales.

Récemment, une agence américaine révélait que le gouvernement central ne contrôlait plus que 57% du pays. Cela corrobore plus ou moins un rapport taleb qui, loin de tomber dans la propagande habituelle de cette mouvance, est considéré comme relativement mesuré et objectif par les observateurs. Sur les 350 districts étudiés, les Talibans en contrôleraient totalement ou partiellement entre 171 (estimation basse) et 211 (estimation haute) :

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Noir : contrôle total. Rouge : 70-99%. Orange : 40-69%. Jaune : 10-39%. Vert : 0-9%

On le voit, l’avenir est sombre pour le pouvoir à Kaboul. Les Talibans sont tellement confiants de leur reprise du pouvoir qu’ils s’engagent d’ors et déjà à « protéger » les infrastructures du pays.

Peut-on imaginer une victoire talibane totale dès cette année ? Russes, Chinois et Pakistanais s’y sont plus ou moins préparés, on l’a vu. Les généraux américains sont pessimistes et, impuissants, expliquent leur défaite en accusant comme d’habitude Moscou, bouc-émissaire universel. Pour notre part, restons prudents : 2017 semble un peu juste pour voir le royaume de l’insolence tomber totalement aux mains des enturbannés. Les enclaves gouvernementales sont puissamment protégées et certaines provinces échappent encore presque entièrement aux Taliban.

Néanmoins, l’issue finale du conflit ne fait guère de doute et il sera très intéressant de voir ce que fera l’administration Trump, actuellement dans une impasse. La guerre n’est plus gagnable et coûte aux États-Unis 44 Mds de $ chaque année, ce qui est une hérésie pour un président obsédé, sincèrement pour le coup, par l’endettement et les gaspillages. D’un autre côté, le Donald vit par l’image et ne veut pas rester dans l’histoire comme celui qui a « perdu la guerre d’Afghanistan » et ordonné le retrait pur et simple des troupes US. Dilemme qui empoisonne chaque jour un peu plus Washington.

Le tombeau des empires a encore frappé. Après Gengis Khan (dont les hordes invincibles y avaient connu leur seule défaite et avaient dû s’y reprendre à deux fois), les Britanniques victoriens et l’Armée rouge, les Américains l’apprennent maintenant à leurs dépens…

=> Source : Le Grand jeu