Le Grand jeu : Tintin en Polodavie

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La Moldavie et la Pologne, deux pays aux trajectoires différentes, aux poids inégaux, mais qui suivent la même grande tendance du moment : l’émiettement et le détricotage du système impérial.

Nous avons parlé à plusieurs reprises de la Moldavie, petite par la taille mais appréciable par sa position géostratégique qui enfonce un coin entre deux des États — l’Ukraine post-putsch et la Roumanie — les plus atlantistes d’Europe orientale.

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L’élection, en novembre 2016, d’un président pro-russe susceptible de rediriger la politique extérieure moldave avait fait perler quelques gouttes de sueur au front soucieux des eurocrates et des stratèges américains. Vapeurs redoublées en janvier lorsque, en visite à Moscou, ledit Igor Dodon avait confirmé un rapprochement possible avec l’Union eurasienne.

Le moins qu’on puisse dire est que ça n’a pas traîné :

Moscou étend son influence en Moldavie

Le président moldave, Igor Dodon, a annoncé le 14 avril que les cinq membres de l’Union économique eurasiatique (UEE), la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizstan, s’étaient accordés pour inclure la Moldavie lors d’une rencontre à Bichkek, la capitale kirghize.

« La Moldavie est le premier pays à recevoir cet honneur. Plusieurs pays ont présenté des initiatives pour signer des mémorandums de coopération, des accords de libre-échange ou d’autres formes de coopération avec l’UEE », a déclaré le président dans un communiqué.

Il a ajouté qu’il s’agissait d’une « journée historique » pour le petit pays enclavé d’Europe de l’Est, mais a précisé que cela ne voulait pas dire que la Moldavie allait devenir un membre de l’UEE tout de suite.

Mais le Grand jeu se joue autant sur les grands espaces eurasiens que dans les sombres intrigues politiciennes locales :

Le mois dernier, le chef d’État avait demandé au Conseil suprême de l’UEE d’attribuer à la Moldavie le statut d’observateur au sein de l’Union eurasiatique. Dès le 3 avril, un accord de coopération a été signé entre les deux parties en ce sens.

Le Premier ministre moldave, Pavel Filip, responsable du Parti démocrate, a cependant prévenu que le document signé par Igor Dodon n’avait aucune « valeur juridique » et qu’il tombait « en dehors du cadre légal ». Pavel Filip a rappelé que c’était « le parlement qui [était] l’organe suprême pour approuver les politiques intérieure et étrangère ».

Le statut d’observateur signifie que la Moldavie pourra participer aux activités de l’organisation, mais n’aura pas le droit de voter ou de participer au processus décisionnel.

Igor Dodon a insisté sur le fait que ce nouveau statut n’allait pas à l’encontre de l’accord d’association entre la Moldavie et l’UE. Néanmoins, le président a déjà suggéré par le passé qu’il voudrait abandonner l’accord si le parti socialiste, qu’il dirigeait autrefois, obtenait la majorité parlementaire l’année prochaine.

Le président soutient toutefois que la Moldavie « est destinée à être amie avec l’est et l’ouest, tout en maintenant et renforçant sa neutralité et son indépendance ». Igor Dodon s’est pourtant opposé à une plus ample coopération avec l’OTAN.

L’élection législative moldave de 2018 vaudra donc son pesant de cacahuètes et mettra en scène l’éternelle lutte qui prévaut en Europe orientale entre empire et Russie. En attendant une éventuelle victoire de son parti, le président prend les devants, refuse l’ouverture d’un bureau de l’OTAN en Moldavie et projette de rendre le russe de nouveau obligatoire à l’école.

Fin mars 2017, la Pologne claque la porte de l’Eurocorps

Rien de tel en Pologne bien entendu, où la russophilie a autant de chances de gagner les coeurs que le XV kirghize de battre les Springboks. Néanmoins, nos prédictions sur le détricotage de l’empire se réalisent. La trajectoire polonaise ressemble à s’y méprendre à la britannique et nous expliquions au lendemain du Brexit :

“Le Royaume-Uni et l’Union européenne resteront des partenaires indispensables” a ajouté Obama. Mais voilà le problème : deux au lieu d’un, et peut-être bientôt trois, quatre, cinq, qui commenceront à partir dans tous les sens et n’écouteront plus que d’une oreille les recommandations de tonton Sam, au lieu d’une structure européenne centralisée noyautée par les Américains. Voilà le souci européen de Washington…

Pour Londres comme pour Varsovie, pas de changement de cap de la politique étrangère pro-US et anti-russe, dans l’immédiat en tout cas. Mais une liberté d’initiative de ces électrons libres qui brouille maintenant les cartes et peut se retourner contre d’autres composantes de l’empire. Au moment d’un possible Maidan polonais début 2016, nous indiquions :

Le PiS [le parti au pouvoir, ndlr] étant anti-russe, quel intérêt y aurait-il pour Washington et Bruxelles à déstabiliser la Pologne ? Au premier regard, l’argument fait mouche. Au premier regard seulement…

Il y a anti-russe et anti-russe. Le PiS n’a certes aucun penchant pour Moscou, mais il n’en a pas beaucoup plus pour Bruxelles. L’anti-russisme du PiS, c’est l’anti-troyisme d’Achille face à Hector : deux ennemis déclarés, mais qui se respectent et ont une certaine estime l’un pour l’autre. Au-delà de leurs différends, Poutine et Kaczynski partagent beaucoup de valeurs : même attachement sourcilleux à leur souveraineté nationale, même conception de la société (plutôt conservatrice et religieuse, familiale avec mariage hétérosexuel) ; ils sont tous deux atterrés par ce qu’ils considèrent comme étant la décadence civilisationnelle des pays occidentaux, la perte de leurs racines, morale et culture.

Kaczynski frère avait accepté l’invitation de Poutine en 2010, une sorte de paix des braves entre deux pays souverains. Et hop, un accident d’avion tombe à point nommé pour ne pas aller plus avant dans le réchauffement des relations polono-russes. Le défunt est remplacé par le clown américano-polonais Donald (sic) Tusk, libéral malléable et gluant aux ordres directs de Washington. Le système pousse un grand ouf de soulagement…

Et voilà que ça recommence avec l’autre frère ! La récente victoire du PiS a fait sonner quelques alarmes rouges à Bruxelles et outre-Atlantique, c’est certain. Des leviers, notamment médiatiques, ont été actionnés, on le voit. Les croisés des “révolutions de couleur” sont sortis de leur retraite.

La crise des migrants est venue en rajouter une couche :

L’Europe américaine sera-t-elle mise à mort par ceux-là même qui étaient censés la régénérer ? L’on peut sérieusement se poser la question quand on voit le divorce grandissant entre l’UE et les pays d’Europe centrale et orientale, fers de lance de la “Nouvelle Europe” si chère aux néo-cons. Le pied droit de Washington donne des coups au pied gauche et c’est tout le système vassalique européen qui risque de tomber. On comprend qu’Obama préfère penser à autre chose en jouant au golf…

Rappelons d’abord que la construction européenne fut, dès le départ, un projet américain. Des archives déclassifiées montrent que les soi-disant “pères de l’Europe” — Schuman, Spaak ou le bien-nommé Monet — travaillaient en réalité pour les États-Unis. Pour Washington, il était en effet plus aisé de mettre la main sur le Vieux continent par le biais d’une structure globale noyautée de l’intérieur que de négocier pays par pays avec des dirigeants indépendants.

La chute du Mur et l’intégration à l’UE des anciennes démocraties populaires n’étaient que le cache-sexe de l’avancée de l’OTAN vers la Russie. Mieux encore, ces pays nouvellement libérés de la tutelle soviétique et férocement anti-russes pour des raisons historiques compréhensibles étaient susceptibles d’établir un nouveau rapport de force très favorable aux États-Unis au sein de l’UE face à certaines poussées de fièvre frondeuse toujours possibles de la “vieille Europe” (De Gaulle, Chirac et Schroeder…)

Or, au moment où les institutions européennes sont noyautées et soumises comme jamais aux désidératas US, le château de cartes est en train de s’écrouler… Ce sont d’abord les sanctions anti-russes qui ont créé une brèche. Si elles furent accueillies avec des transports de joie par la Pologne et les pays Baltes, leur réception en Hongrie, en Slovaquie et même en République tchèque fut bien plus mesurée, c’est le moins qu’on puisse dire. Première cassure au sein de la “nouvelle Europe”.

Et maintenant, la question des réfugiés pourrait bien sonner l’hallali. La Pologne, pays ô combien pro-US, refuse tout à fait d’obéir aux injonctions des institutions elles aussi ô combien pro-US de Bruxelles. Diantre, Brzezinski n’avait pas prévu ça…

Varsovie, ainsi que Budapest ou Bratislava, rejettent totalement ce qu’ils considèrent comme un diktat de Bruxelles et ses menaces d’amende (250 000 euros par réfugié refusé). Les mots sont intéressants :

  • Jaroslaw Kaczynski, chef du PiS au pouvoir : “Une telle décision abolirait la souveraineté des Etats membres de l’UE. Nous refusons cela car nous sommes et serons en charge de notre propre pays”.

  • Peter Szijjarto, ministre hongrois des Affaires étrangères : “La menace d’amende de la part de la Commission est du chantage pur et simple”.

Notons en passant la naïveté confondante de ces dirigeants qui croyaient apparemment benoîtement que l’entrée dans l’UE allait préserver la souveraineté de leur pays…

Depuis, les yeux se décillent, le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) qualifie ouvertement l’UE de nouvelle “Union soviétique” et les accrochages ne cessent plus.

Dans le dernier épisode, Donald Tusk, président du Conseil européen de son état, a été entendu comme témoin pendant huit heures (!) par la justice polonaise dans le cadre d’une affaire d’espionnage. Pour une fois, il n’a pas tout à fait tort quand il se plaint du caractère politique de sa convocation. C’est le genre d’incident qui confortera les euronouilles dans leur volonté de punir Varsovie, par exemple en suspendant éventuellement son droit de vote. Comme dans une bonne histoire corse, les représailles succèdent aux représailles et fin mars, la Pologne a décidé de claquer la porte de l’Eurocorps alors qu’elle devait en devenir membre permanent cette année !

L’euroscepticisme, énième symbole du reflux d’un système impérial en capilotade, incapable désormais de maintenir sous le même joug ses protégés qui s’égaillent dans la nature.

=> Source : Le Grand jeu