Le Grand jeu : la nouvelle guerre perdue de l'oncle Sam

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Afghanistan. Dix-sept ans de guerre. 3.500 soldats de l’OTAN tués dont 2 400 Américains. Des dizaines voire des centaines de milliers de morts civiles. Coût : 800 milliards de dollars. Résultat : xxxxx. Le tombeau des empires, cœur géographique du Grand jeu et de l’Eurasie, a encore frappé…

Britanniques, Soviétiques et Américains s’y sont cassés les dents, Gengis Khan lui-même a dû s’y reprendre à deux fois. Royaume de l’insolence, uni et génial quand il s’agit de bouter l’ennemi étranger, désuni et en guerre civile le reste du temps, l’Afghanistan se retrouve aujourd’hui à la croisée des chemins entre l’OCS sino-russe, qu’il veut rejoindre, et les États-Unis, qui se retirent du pays après quatorze années de non-victoire.

Les Talibans sont partout à l’offensive, malgré des pertes parfois importantes, malgré aussi leurs récentes divisions. Ils contrôlent tout le sud (leur vivier pachtoune), apparaissent à l’extrême nord-est (en bordure du Tadjikistan), à l’extrême nord-ouest (à la frontière du Turkménistan), à Kaboul qu’ils attaquent régulièrement…

Il ne fallait pas être grand clerc pour annoncer la couleur ; la dynamique du conflit et l’histoire afghane ne pouvaient qu’aller dans le sens taliban. Le retrait officiel de l’ISAF fin 2014 ne faisait qu’entériner l’échec et ce ne sont pas les quelques 10 000 militaires encore sur place qui pourront vaincre la guérilla alors que 130 000 n’avaient pu le faire au plus fort du Surge décidé par Obama.

Les forces de sécurité afghanes payent le prix lourd : 4 600 morts en 2014,  5 000 en 2015, 6 800 en 2016. Ces pertes étaient déjà qualifiées « d’insoutenables » à moyen-terme par les généraux américains il y a deux ans. Or il n’y a aucune raison que la tendance s’inverse, bien au contraire…

Les Talibans sont à l’offensive et les seules victoires dont peut se targuer Kaboul ont lieu… au cricket. Un district stratégique — Sangin — a encore été conquis la semaine dernière malgré l’infantile sauvetage de face US (« Le retrait de Sangin était prévu de longue date ») et 2017 devrait voir une attaque générale des capitales provinciales.

Récemment, une agence américaine révélait que le gouvernement central ne contrôlait plus que 57% du pays. Cela corrobore plus ou moins un rapport taleb qui, loin de tomber dans la propagande habituelle de cette mouvance, est considéré comme relativement mesuré et objectif par les observateurs. Sur les 350 districts étudiés, les Talibans en contrôleraient totalement ou partiellement entre 171 (estimation basse) et 211 (estimation haute) :

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Noir : contrôle total. Rouge : 70-99%. Orange : 40-69%. Jaune : 10-39%. Vert : 0-9%.

On le voit, l’avenir est sombre pour le pouvoir à Kaboul. Les Talibans sont tellement confiants de leur reprise du pouvoir qu’ils s’engagent d’ors et déjà à « protéger » les infrastructures du pays (dont le fameux TAPI, nous y reviendrons).

Il n’en fallait pas plus pour que certains généraux américains s’en prennent à devinez qui, accusant à demi-mot la Russie de soutenir les Talibans, s’attirant une réponse cinglante de Moscou : « élucubrations visant à justifier l’effondrement américain en Afghanistan. » Assiste-t-on à un énième épisode de la guerre rhétorique du système impérial contre l’ours, selon la simplissime formule De toute façon, c’est la faute à Poutine ?

Il y a de cela, mais les choses sont tout de même un peu plus compliquées… Les premières accusations ont fleuri en décembre, venant à la fois des États-Unis mais aussi d’officiels afghans, parfois en des termes quelque peu délirants pour ces derniers. Si les rumeurs sur des livraisons d’armes sont presque certainement à exclure — les Américains et leur soutien matériel aux inénarrables “modérés” de Syrie sont de toute façon mal placés pour faire la morale —, Moscou ne cache aucunement ses ouvertures aux Talibans, peut-être via l’ISI pakistanais d’ailleurs :

Les intérêts de la Russie « coïncident objectivement » avec ceux des Taliban dans la lutte contre l’organisation de l’État islamique, a déclaré, mercredi 23 décembre, Zamir Kabulov, chef de département au ministère russe des Affaires étrangères. D’après ce dernier, le Kremlin a ouvert des canaux de communication avec les Taliban pour procéder à des échanges d’informations.

« Les Taliban d’Afghanistan comme les Taliban du Pakistan ont déclaré qu’ils ne reconnaissaient pas (le chef de l’EI) Al-Baghdadi comme calife, qu’ils ne reconnaissaient pas l’EI (…) et ils portent déjà des coups durs à l’EI », a justifié le diplomate. Contactée par l’AFP, la porte-parole du ministère de Affaires étrangères Maria Zakharova a confirmé l’existence d’intérêts communs entre Russes et Taliban. « Cela entre dans le cadre de la lutte contre l’organisation de l’État islamique », a-t-elle précisé.

(…)

Toutefois la Russie continue de considérer le mouvement Taliban comme une organisation terroriste, interdite sur son sol, au même titre que l’EI. D’ailleurs, Moscou le qualifie régulièrement de menace, surtout depuis que les Taliban contrôlent des territoires afghans proches de la frontière avec le Tadjikistan, ex-satellite de l’Union soviétique et allié de la Russie.

Le Kremlin a récemment renforcé sa présence au Tadjikistan, avec la livraison de nouveaux hélicoptères en octobre pour sa base militaire située à proximité de Douchanbé, la capitale tadjike.

Tout est dit. La Russie, comme l’Iran d’ailleurs qui a lui-aussi ouvert des canaux de communication, n’ont, c’est le moins qu’on puisse dire, aucun sympathie particulièrement pour le fondamentalisme sunnite taleb, mais celui-ci est vu comme un moindre mal face à l’État islamique. Moscou craint plus que tout une infiltration djihadiste dans le ventre mou centre-asiatique et les Talibans apparaissent naturellement comme le meilleur bouclier. C’est d’ailleurs ce dont se plaignait le commandant US en Afghanistan, le général John Nicholson : « La Russie a donné une légitimité aux Talibans, évoquant l’idée que ce sont eux, et non le gouvernement afghan, qui luttent contre l’EI. »

En l’occurrence, il est difficile de donner tort aux Russes : si Daech n’a pas pris son envol au royaume de l’insolence, c’est principalement dû aux Talibans, ainsi qu’aux milices privées et aux drones US, pas à l’armée afghane. La contradiction de voir ces deux groupes fondamentalistes en découdre n’est qu’apparente comme nous l’expliquions :

Ce qu’on appelle “islamisme” est tout sauf uni. Sans entrer dans le détail des innombrables écoles et obédiences qui passent leur temps se chamailler — et quand ces gens-là se chamaillent, c’est généralement à la kalachnikov —, on peut très schématiquement diviser le mouvement en deux : les islamistes “nationaux” et les islamistes “internationalistes”. Les premiers ont un agenda purement national et se moquent comme d’une guigne des rêves de califat universel ou de terrorisme global : Hamas palestinien, Talibans afghans et pakistanais, Armée islamique en Irak dans les années 2000… Les seconds, djihadistes planétaires, passent d’un pays à l’autre, d’un combat à l’autre : Al Qaida et plus récemment État Islamique. Ces deux branches de l’islamisme n’ont jamais fait bon ménage et ça ne date pas d’hier. On se rappelle par exemple les combats enragés entre Al Qaida en Irak et l’Armée islamique d’Irak ou le massacre de centaines de djihadistes qaédistes par les Talibans dans les zones tribales pakistanaises. Aujourd’hui, l’État islamique s’en prend régulièrement aux rebelles syriens pourtant islamistes eux aussi, le Hamas combat l’émergence de l’EI dans la bande de Gaza, tandis que les Talibans et ce même EI s’envoient des bourre-pifs en Afghanistan. Ce ne sont pas seulement deux mouvements concurrents qui s’affrontent, ce sont deux conceptions du monde, toutes deux islamistes certes, mais très différentes par ailleurs.

Ajoutons que les Talibans se sont d’une certaine façon “responsabilisés” depuis leur première domination des années 1996-2001, comme le montre l’épisode suivant que nous rapportions il y a deux ans :

L’expansion de l’EI est prise tellement au sérieux que les Hazaras chiites, pourtant peu amis des fondamentalistes sunnites, ont demandé la protection des Talibans face à cette nouvelle menace. Aux dernières nouvelles, les Talibans ont accepté, ce qui ne manque pas de sel quand on sait qu’ils ont brimé pendant des années ces Hazaras, considérés comme « hérétiques ». Le mouvement du mollah Omar (celui qui a échappé à moto aux bombardiers US en 2001) est-il en train de s’embourgeoiser, de devenir le garant de la sécurité afghane ?

Nous y sommes peut-être. Protection non sectaire des minorités (un comble pour les destructeurs des Bouddhas de Bamiyan !), protection des infrastructures (voir plus haut) : le mouvement taleb veut maintenant apparaître comme le gardien de l’intérêt national. Et vu qu’il contrôle peu ou prou la moitié du pays, il est illusoire de parier sur sa défaite. C’est sans doute le calcul qui a été fait à Moscou, Téhéran et Pékin. Et Islamabad bien sûr, qui reste congénitalement liée au mouvement qu’elle a créé il y a plus de deux décennies.

Lors d’un sommet tripartite en décembre à Moscou, Russes, Chinois et Pakistanais se sont accordés sur la nécessité d’une « approche flexible visant à retirer de la liste de sanctions certains membres du mouvement afin de favoriser un dialogue pacifique ». Notons que ni les Américains ni les dirigeants afghans n’étaient invités…

De leur côté, les Talibans ont connu une frénésie diplomatique, envoyant des émissaires rencontrer des officiels iraniens, chinois, russes et, chose intéressante, des -stan d’Asie centrale, ce qui pourrait sous-entendre la promesse de ne rien entreprendre au-delà des frontières afghanes en échange, à terme, d’une reconnaissance officielle. Une délégation se serait même rendue à Pékin à l’invitation du gouvernement chinois début mars.

Le même jour, prenant prétexte d’une brève incursion de soldats chinois en territoire afghan à la poursuite de militants séparatistes ouïghours, l’EI a publié une vidéo au ton menaçant : « Vous les Chinois qui ne comprenez pas le langage des autres gens [sic], nous viendrons chez vous et déverserons des torrents de sang. » Nul doute qu’au-delà du prétexte initial, le flirt entre le dragon et les Talibans doit être très mal vécu chez les petits hommes en noir. Et pour cause : Pékin comme Moscou ou Téhéran veut l’éradication de Daech en Afghanistan, étant prêt pour cela à s’allier aux Talibans.

Dans un contexte de reflux de l’empire américain, le triangle eurasien souhaite mettre un terme à cette guerre sans fin au cœur du continent-monde, cette tache rouge au centre de l’Organisation de Coopération de Shanghai…

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Un Afghanistan apaisé profiterait aux Routes de la Soie chinoises comme au projet russe de corridor Nord-Sud, pour l’instant obligé de longer la Caspienne. Gazprom rêve d’une route vers le Pakistan et l’Inde pour y lancer ses pipelines et passer par l’Afghanistan permettrait d’éviter les toits du monde - Himalaya et Pamir.

Mais ironie du sort, la paix serait également susceptible de permettre enfin le passage de l’ineffable, l’indescriptible TAPI. Un petit retour s’impose sur l’histoire rocambolesque de ce gazoduc qui mêle Grand jeu, terrorisme et empire :

Avec la Russie, l’Iran et le Qatar, le Turkménistan fait en effet partie du carré d’as de l’or bleu, dont les fabuleuses réserves de gaz représentent jusqu’à 2/3 des réserves mondiales selon certaines estimations. Dès la chute de l’URSS, les Américains, soucieux d’enfoncer un coin au coeur du Heartland, ont vu dans le pays des Turkmènes une carte à jouer pour leur grand projet de désenclavement des richesses énergétiques de la Caspienne. N’est-ce pas Dick Cheney, futur vice-président de Bush junior et grand pétrolier devant l’éternel, qui déclarait en 1998 :

« À ma connaissance, l’émergence soudaine d’une région comme la Caspienne en tant qu’acteur stratégique n’a pas d’équivalent historique. »

Le plan US consistait (et consiste toujours si tant est qu’il se réalise un jour) à créer deux routes d’évacuation — une à l’ouest et l’autre au sud-est (en bleu sur la carte), court-circuitant comme de bien entendu la Russie et l’Iran et divisant l’Eurasie :

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(…)

La route ouest étant quasi certainement définitivement bloquée pour le gaz turkmène (rendant illusoire le corridor sud rêvé par les eurocrates, comme nous l’avons expliqué à de nombreuses reprises sur ce blog), reste la route sud-est, autre mirage s’il en est. Le fameux TAPI, gazoduc devant passer par le Turkménistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde. Celui-ci aussi, nous l’avons évoqué plusieurs fois…

Le projet débute dans les années 90, l’âge d’or de l’empire (ou de la folie impériale) comme nous l’avons vu. Chose curieuse, c’est une compagnie argentine, Bridas, qui la première en eut l’idée. Très vite cependant, la texane Unocal rejoignait la danse, supportée par les poids lourds du lobbying diplomatico-énergétique US ainsi que par la famille royale saoudienne (présence de Delta Oil dans le consortium). Le petit poucet Bridas réagit alors en s’alliant avec une autre compagnie saoudienne, Ningarcho, alignée sur le prince Turki el-Faisal, le tout-puissant chef des services secrets de Riyad, puis fusionnant l’année suivante avec l’américaine Amoco, elle-même liée à BP.

Voilà qui rééquilibrait singulièrement le poids des lobbyistes. D’un côté, l’alliance Bridas-Ningarcho-Amoco-BP soutenue par Turki, Brzezinski (conseiller d’Amoco !) ou encore James Baker, l’ami de toujours de la famille Bush. De l’autre, Unocal, parrainée par Dick Cheney, le roi Fahd, Kissinger (conseiller d’Unocal !), Hamid Karzaï (futur président afghan) ou Armitage. L’establishment américain mais aussi saoudien étaient divisés : un vrai panier de crabes…

La passe d’armes déjà complexe était rendue encore plus ardue par la confusion et les intrigues sur le terrain. Le Pakistan et le Turkménistan de notre fameux Niazov (celui qui aimait tant sa maman) furent retournés par Unocal après d’intenses séances de “persuasion”. Restait l’Afghanistan où Bridas possédait encore une longueur d’avance. Ben Laden lui-même s’en était mêlé, conseillant à ses hôtes talibans de signer avec la société argentine. Mais les enturbannés du mollah Omar préféraient attendre et faire monter les enchères ; c’est à cette époque qu’une délégation talibane fut invitée au Texas et à Washington (ainsi qu’à Buenos Aires pour bien faire).

Élu fin 2000, Bush junior prit le parti d’Unocal et relança les négociations avec les Talibans, mais celles-ci butèrent sur les frais de transit exigés par les “étudiants” en théologie. Furieuse, l’administration américaine envoya un émissaire de la dernière chance début août 2001 pour rencontrer une ambassade talibane à Islamabad. C’est au cours de cette réunion qu’aurait été prononcée cette fameuse phrase : « Acceptez notre tapis d’or ou nous vous enterrerons sous un tapis de bombes. » Un mois plus tard, les tours du World Trade Center tombaient et il n’était plus question de négociations ni de tapis d’or…

Mais de TAPI de gaz, il était toujours question ! Certains des principaux soutiens d’Unocal étaient installés au pouvoir (Karzaï à la présidence, Khalilzad comme envoyé spécial puis ambassadeur US à Kaboul) avec pour mission de mener le projet à bien. Toutefois, ce n’est pas pour rien que l’Afghanistan est surnommé le tombeau des empires. Quinze ans après, la guerre fait toujours rage, les Talibans contrôlent des provinces entières tandis que l’État islamique a réussi à s’implanter partiellement. Dans ces conditions, faire passer un gazoduc est aussi probable que de voir le Vatican battre la Nouvelle-Zélande dans un match de rugby…

Exit, donc, la route sud-est, même si Washington et ses officines font encore semblant d’y croire. L’ours peut dormir sur ses deux oreilles. De toute façon, le gaz turkmène alimente désormais principalement la Chine (en rouge sur notre première carte). Le CAC (Central Asia-China) a été inauguré en 2009 et des lignes supplémentaires ont été ajoutées les années suivantes, pour une capacité totale de 55 Mds de m3 par an. Du moment que ça se passe au sein de l’OCS, ça ne gêne pas vraiment les Russes qui ont d’ailleurs débuté les gigantesques chantiers du Force de Sibérie et de l’Altaï, contrats monstrueux signés en 2014 et 2015. L’appétit énergétique du dragon et sa volonté de remplacer impérativement le charbon qui rend ses villes invivables sont tels que ces trois gazoducs ne se feront pas concurrence. Il se peut même qu’ils ne suffiront pas.

Afin de déjouer les plans de l’empire et ne pas perdre ses parts de marché européen, Gazprom avait pris l’habitude d’acheter d’importantes quantités de gaz turkmène. Mais à mesure que les routes soutenues par Washington (pipeline transcaspien et TAPI) se révélaient de plus en plus illusoires et que l’or bleu d’Achgabat prenait le chemin de la Chine, Gazprom a peu à peu réduit ses achats qui approchent maintenant du 0 absolu.

Verra-t-on, grâce à la complicité passive de Moscou, Téhéran et Pékin, une victoire talibane définitive contre le gouvernement afghan pro-américain, victoire qui permettrait, avec 20 ans de retard et à un moment où Washington est passé à autre chose, la réalisation du TAPI, projet chéri par feu le système impérial ? Les Dieux géopolitiques sont décidément bien facétieux…

=> Source : Le Grand jeu