Le viol de Théo par des policiers et la colère des quartiers populaires

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Martin Luther King

À Aulnay-sous-Bois quatre policiers ont violé Théo, 22 ans, à l’aide d’une matraque. Une blessure de dix centimètres de longueur dans l’anus. La requalification de “viol” en “violence” a provoqué l’indignation des habitants.

La pénétration de la matraque dans l’anus de Théo était “involontaire” ? Même le maire (Les Républicains et ex-policier), très mécontent, s’est senti obligé de dire que “La police est là pour protéger et non humilier nos concitoyens”.

Aux dernières nouvelles un seul policier serait vraiment tracassé par la justice. Les autres buvaient une bière pendant que leur collègue jouait de la matraque ?

Brûler une médiathèque ou une école n’est pas un acte de vandalisme décérébré mais le geste politique de gens désespérés. De gens qui ont, à raison, le sentiment d’être humiliés, méprisés, rejetés. De gens qui détruisent ce qu’ils regardent comme des symboles de l’oppression subie.

Faudra-t-il une fois encore foutre le feu aux autobus, aux écoles et aux médiathèques pour que l’on entende enfin la colère de ceux qui n’en peuvent plus du mépris et de la violence ?

La colère des habitants de la cité des 3000 devant l’humiliation, qui va s’en faire le porte-parole ? Mathilde Levesque, enseignante dans un lycée d’Aulnay-sous-Bois, déblaie le chemin :

« Il y a une semaine, j’expliquais à mes élèves — dont la plupart habitent la cité de La Rose des Vents, que nous appelons tous « les 3000 » — qu’on assistait avec Marine Le Pen et Donald Trump à une paupérisation du langage. Je leur disais aussi que la prise de pouvoir progressive de ces deux politiciens reposait sur une disparition massive des synonymes au profit d’une pensée monolithique qui se passe de nuances. Ce n’est malheureusement pas la première fois dans l’histoire qu’on assiste à une telle réduction.

Je me demande ce que pensent aujourd’hui mes 90 élèves, les 2300 de mon lycée, et les milliers de personnes qui vivent aux côtés de Théo dans le quartier de La Rose des Vents. Que pensent-ils de l’immédiate et médiatique « requalification » — avec tout ce que ce mot a de subjectif — du “viol” en “violences volontaires” ? Quelle urgence y a-t-il à rassurer par les mots seulement, alors même que quelques heures plus tard, l’un des policiers est finalement mis en examen pour viol ?

Ce qui s’est passé jeudi, mais aussi aujourd’hui, dépasse l’”extrême gravité” que Bruno Le Roux s’est empressé d’évoquer, en substituant au crime de viol (et donc aux sanctions qui l’accompagnent) une axiologie de bas-étage censée compenser, dans l’immédiateté de l’information, l’humiliation subie par Théo.

Je trouve salutaire que pour la troisième fois depuis 2005, la violence des cités franchisse les limites de ces dernières, et parvienne jusqu’à des médias nationaux. Mais il ne faut pas s’en tenir au frisson du fait divers, et en profiter pour comprendre ce que ces quatre derniers jours révèlent de l’univers dans lequel vivent mes élèves.

Sans doute est-il impossible de se figurer que ces adolescents, englués dans des stéréotypes qu’il leur est parfois difficile de dépasser, commencent très régulièrement leur journée avec des contrôles d’identité, dans le bus, dès 7h45. Il m’est aussi arrivé d’empêcher des policiers de procéder à ces contrôles d’identité lors de sorties scolaires, alors que mes élèves étaient sous ma responsabilité.

J’ai enfin eu l’occasion d’assister, lors de manifestations lycéennes, à une confrontation entre la police et mes élèves. C’est un véritable rapport de force qui s’engage à ce moment-là, et dans lequel il est parfois difficile de trouver sa place.

Je n’ai aucune idée de la façon dont se joue ce rapport de force à l’intérieur des cités, et je crois qu’il est capital de savoir sur ce point reconnaître que la connaissance fait défaut. Ce que je sais, c’est que j’ai eu la chance de rencontrer un soir des policiers d’Aulnay-sous-Bois, avec qui j’avais longuement discuté, et qui m’avaient semblé, eux, honorer admirablement leur rôle républicain, et préserver la dignité des adolescents avec lesquels ils avaient bien souvent maille à partir, tout en soulignant l’importance de la mission éducative qu’ils partageaient avec moi.

Il ne faut pas se tromper sur la portée à donner à ce qu’on appellera sans doute bientôt “l’affaire Théo”, faute de pouvoir nommer en un seul et même mot le viol puis sa reconnaissance légale dont le jeune homme s’est d’abord vu privé. Il ne s’agit pas de sonner l’hallali de la police sur laquelle on doit pouvoir compter, particulièrement dans ces quartiers massivement désertés par les services publics.

Ce que je comprends surtout, c’est que Théo est la preuve sacrifiée de la violence et du mépris généralisé dont sont victimes les habitants de ces quartiers, communément appelés “zones de non-droit”. Ce sont d’ailleurs leurs propres cités — et non, par exemple, les zones touristiques parisiennes — que des jeunes, dont l’incompréhension et la colère n’ont parfois pas de mots, mettent à mal ; c’est bien contre eux qu’ils retournent la violence qu’ils subissent.

Mais il me semble qu’ici, ce ne sont pas “les jeunes de banlieue” qui se sont soustraits à la loi. Il est important que ce soit officiellement reconnu : la dignité de Théo, et derrière de lui de milliers de personnes, en dépend. »

=> Source : Mathilde Levesque enseigne dans un lycée d’Aulnay-sous-Bois.