Félix Croft : « Elle me montre les blessures de son petit de 5 ans »

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Félix Croft

Les valeureux de notre temps. Ceux que nos petits-enfants honoreront en gravant leurs noms sur les monuments du futur. #14 Félix Croft.

“Passeur par solidarité” pour La Stampa, “passeur par humanité” pour un autre journal italien, on laisse Félix raconter pourquoi il comparaît devant la justice italienne.


Mon père est de nationalité américaine, d’origine écossaise ; ses aïeux fermiers ont émigré aux États-Unis au 18e siècle. Ma mère française est d’origine italienne, sa famille étant venue au début du 20e siècle depuis le Piémont et la Toscane. […]

Le maire de Vintimille venait d’édicter un arrêté municipal interdisant à quiconque d’apporter un quelconque soutien logistique aux personnes cherchant refuge en Europe (nourriture, eau, vêtements, couvertures, enseignements ou soins). La décision fût donc prise en coordination avec plusieurs associations françaises d’aller organiser un pique-nique de soutien avec les réfugiés pour réfléchir ensemble aux problèmes et aux solutions envisageables. […]

Par la suite j’ai commencé à me déplacer quand je le pouvais à quelques kilomètres de chez moi pour aider les associations qui ont mis en place des centres d’accueil de fortune dans les églises de Vintimille. […]

Pendant l’été, je me rendais quand je le pouvais au camp dit “informel” de la Croix-Rouge italienne à Vintimille, c’était somme toute un quai de gare désaffecté accolé au camp officiel très largement débordé par le millier de réfugiés qui transitaient en permanence sur la frontière. Je dis bien “en transit” et non pas “bloqués”, car si j’ai appris quelque chose à Dunkerque [camp de Grande-Synthe] c’est que là où il y a du désespoir il y a des gens pour en tirer profit. […]

Le 22 juillet, en discutant avec les réfugiés et les bénévoles du camp informel, j’apprends l’existence d’une famille de cinq Soudanais qui vivent dans une église et qui ne viennent pas jusqu’au camp. Avec ma copine nous décidons d’aller voir si on peut leur apporter quoi que ce soit. Arrivés à la petite église nous rencontrons trois jeunes gens d’environ 20-25 ans dont un couple avec deux enfants de 5 et 2 ans, tous originaires du Sud-Soudan, une région appelée le Darfour. La mère qui parle particulièrement bien anglais raconte à ma copine (qui vient là en tant que psychologue) leur histoire violente et marquante, comme j’en ai déjà trop entendu et dont vous me permettrez de taire les détails sordides.

Ils étaient incapables de marcher avec leurs enfants sur l’autoroute où ils risquent la mort à chaque minute. Sur la voie ferrée, les piétons sont souvent pourchassés par les brigades cynophiles de la PAF police aux frontières. Ils n’avaient absolument pas l’argent pour payer les passeurs afin de retrouver des parents en Allemagne. […] À plusieurs reprises la femme me demande de les emmener avec moi et quand elle me montre les blessures de son petit de 5 ans (brûlé sur tout le flan droit par l’incendie de sa cabane lors du massacre dans leur village) il ne m’apparait qu’une chose à faire.

La suite on a pu la lire dans les journaux italiens ou sur la toile, je me suis fait arrêter au péage de l’autoroute, les “migrants” ont été récupérés par Caritas (le Secours catholique italien) et le procureur italien a décidé de me juger comme ceux-là même qui s’enrichissent sur la misère. Après trois jours de prison, le juge a décidé de ma mise en liberté provisoire en attendant l’audience du 16 février.

D’après la loi italienne en vigueur j’encours de cinq à quinze ans de prison et 15.000€ d’amende par personne transportée… Sous prétexte qu’ils étaient 5 et qu’il y avait deux Opinels dans la voiture (et un morceau de Lonzo corse.) Ces deux faits comptent comme des circonstances aggravantes, au même titre, dans la loi italienne, que de transporter des personnes au péril de leur vie ou dans des conditions inhumaines.

Rien n’a changé depuis à Vintimille, ça a même empiré ! La police organise de véritables rafles dans les rues et achemine des centaines de réfugiés dans les Centres d’Identification et Expulsion (CIE) au sud du pays, deux à trois bus pleins chaque jour !

J’assume entièrement mes actes à Vintimille, avec la certitude d’agir dans le cadre d’une des plus anciennes conventions internationales encore en vigueur, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 :

Article 13 : 1) Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. 2) Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Article 14 : 1) Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays.

Je m’appuie également sur quelque chose de moins juridique, une conviction personnelle. La conviction que l’Europe est à nouveau à l’aube d’une période clé de son histoire et les répercussions de la façon qu’elle aura de gérer l’afflux de ces migrants et réfugiés seront, quoi qu’il arrive, très importantes. La “crise migratoire” qui dure depuis 2015 est la plus importante que l’Union européenne ait connue depuis sa création, il est évident que les solutions sont à créer et je crois que mon devoir en tant que citoyen est d’apporter une aide et un soutien à ceux qui attendent que l’on décide en haut-lieu d’une issue favorable à cette crise.

=> Source : Félix Croft