Le Grand jeu : Trump sort l'artillerie lourde

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Ça n’a pas traîné et le système impérial en a pris pour son grade… Rarement un discours d’investiture aura été aussi déterminé, robuste, offensif.

Certes, des paroles aux actes, il y a un pas que s’efforceront de rendre glissant le Deep State et toutes les officines qui vivent par et pour la Guerre froide 2.0, mais ne boudons pas notre plaisir. Extraits :

« La cérémonie d’aujourd’hui a une signification particulière. Nous ne faisons pas que transférer le pouvoir, nous transférons le pouvoir de Washington et nous vous le rendons. Pendant trop longtemps, une petite minorité a pu profiter du gouvernement pendant que le peuple en a payé les frais. Le peuple n’a pas pu tirer parti de cette richesse. Les emplois ont quitté notre pays, les citoyens de notre pays n’ont pas pu en bénéficier et les victoires de certains n’ont pas été vos triomphes.

Nous avons subventionné des pays, nos forces militaires ont été épuisées. Nous avons défendu les frontières d’autres pays sans défendre les nôtres. Nous avons dépensé des milliers de milliards à l’étranger alors que nos infrastructures tombent en ruine. Nos usines ont progressivement quitté notre territoire. On n’a même pas pensé aux travailleurs américains laissés sur le carreau. Mais ça, c’est le passé.

Chaque décision sur le commerce, les impôts, l’immigration ou les affaires étrangères sera prise pour le bénéfice des travailleurs et des familles américaines. Nous devons protéger nos frontières des ravages perpétrés par les pays qui fabriquent nos produits, volent nos compagnies et détruisent nos emplois.

Nous rechercherons l’amitié des autres nations. Et nous le ferons en comprenant que chaque nation a le droit de défendre d’abord leurs propres intérêts. Nous ne devons pas tenter d’imposer notre de vie et nos conceptions mais plutôt les laisser briller comme un exemple.

Nous renforcerons les vieilles alliances et en formerons de nouvelles. Et nous unirons le monde civilisé contre le terrorisme islamique radical que nous éradiquerons de la surface de la terre.

(…) Nous n’accepterons plus les politiciens qui passent leur temps en promesses et n’agissent pas, se plaignant sans cesse mais ne faisant rien pour y remédier. Le temps des paroles creuses est terminé, voilà venu le temps de l’action. »

Protectionnisme économique, nette remise en cause de l’impérialisme US et charge contre l’establishment. Les oreilles ont dû siffler de Langley à Riyad en passant par Bruxelles, Idlib, Pékin ou Washington même.

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Aucune surprise finalement, tout ceci est dans la continuité de la campagne du Donald. Mais qu’il l’affirme aussi fortement, dans les circonstances les plus officielles qui soient, en dit long sur sa volonté. Et en invectivant les politiciens qui parlent pour ne rien dire, il s’oblige publiquement à tenir ses engagements (assurance contre les menées de l’État profond ?). Comme Cortés, il brûle ses vaisseaux et marque d’un sceau indélébile son programme : ce sera ça ou le déluge, y compris contre lui-même.

Voyons maintenant les choses un peu plus en détail et leurs implications internationales :

  • Russie

Aucune repentance sur le vrai-faux piratage mais, au contraire, une ouverture indirecte (« nouvelles alliances contre l’islamisme radical », en Syrak évidemment). Les néo-cons en ont avalé leur stylo… Le parti de la guerre aurait tellement voulu faire croire ceci :

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ou ceci :

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ou encore cela (les lecteurs me pardonneront — je me fais plaisir et en profite pour publier ces amusantes caricatures désormais caduques) :

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L’opération a échoué. Pour ajouter du sel sur la blessure, Obama a fait deux bourdes coup sur coup, heureusement tues fort à propos par la presstituée institutionnelle.

La remise de peine de Manning a d’une certaine façon prouvé en creux l’intox qui a entouré le supposé piratage russe. Voici un soldat qui a plaidé coupable d’avoir transmis à Wikileaks 750 000 (!) documents classifiés concernant la sécurité nationale des États-Unis et qui voit, dans un grand accès de clémence, sa peine ramenée de 35 à 7 ans de prison. Dans le même temps, nous sommes sensés croire que la publication des mails de Podesta par ce même Wikileaks met en danger l’existence de l’Amérique et mérite de faire sombrer le monde dans un climat digne de la crise des missiles cubaine. La dichotomie est trop massive pour que l’on prenne l’agression russe tout à fait au sérieux.

Pire ! Obama a fait une deuxième gaffe lors de sa dernière conférence de presse en tant que président. En voulant justifier la remise de peine de Manning, il a laissé échapper :

« So, with respect to WikiLeaks, I don’t see a contradiction. First of all, I haven’t commented on WikiLeaks generally. The conclusions of the intelligence community with respect to the Russian hacking were not conclusive as to whether WikiLeaks was witting or not in being the conduit through which we heard about the DNC e-mails that were leaked.» [Donc, en ce qui concerne WikiLeaks, je ne vois pas une contradiction. Tout d’abord, je n’ai pas commenté WikiLeaks en général. Les conclusions de la communauté du renseignement à l’égard du piratage russe n’étaient pas concluantes sur le fait de savoir si WikiLeaks était conscient ou non d’être le conduit par lequel nous avons entendu parler des e-mails de la DNC qui ont été divulgués].

Oups, Barack… Derrière la formulation ambiguë, l’on comprend que les autorités américaines ne savent en réalité pas comment Wikileaks a mis la main sur les mails du Parti démocrate ni même si ceux-ci ont été hackés ou s’ils ont simplement fuité (en interne, donc).

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Quant au dernier épisode intitulé Donald chez les péripatéticiennes moscovites, l’on n’en entend soudain plus parler, comme toutes les accusations du système impérial relayées avec frénésie par la mafia médiatique et qui disparaissent aussi vite qu’elles apparaissent.

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  • Chine

La position américaine face au duo sino-russe est au cœur du Grand jeu depuis un demi-siècle :

Les années 50 ont représenté une décennie noire pour les stratèges américains. Après la prise du pouvoir par Mao en 1949, le cauchemar de MacKinder et Spykman se réalisait : un bloc (communiste) eurasiatique uni, comprenant URSS et Chine et allant de la Baltique au Pacifique.

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Washington mit en place un réseau d’alliances militaires le long du Rimland - OTAN (Europe et Turquie), Pacte de Bagdad ou CENTO (Moyen-Orient et Pakistan), OTASE (Asie du Sud-est) – pour enserrer et contenir le Heartland en crue. L’on imagine avec quel soulagement les États-Unis accueillirent la rupture sino-soviétique de 1960. La mort de Staline et la déstalinisation, bref l’adoucissement de l’URSS, avaient rendu les Chinois furieux. Après quelques années d’hésitations, et suivant leur habitude de la politique du pire, les États-Unis choisirent… la Chine maoïste !

Visite de Nixon à Pékin en 1972, dégel des relations dans les années suivantes, soutien aux alliés de la Chine dont — ô tâche indélébile sur la diplomatie US — les Khmers rouges de Pol Pot au Cambodge. Laissons la parole à Kissinger : « Dites bien aux Khmers rouges que nous serons amis avec eux. Ce sont d’horribles meurtriers mais ça ne sera pas un obstacle entre nous. Dites-leur que nous sommes prêts à améliorer nos relations avec eux » (archives des minutes des conversations entre Kissinger et son homologue thaïlandais le 26 novembre 1975). Dans la foulée de la rupture sino-soviétique, les communistes du Sud-est asiatique s’étaient en effet eux aussi divisés. Les communistes vietnamiens, vainqueurs des Américains, étaient favorables à l’URSS, les Khmers rouges à la Chine. Ces derniers ont, de 1975 à 1978, exterminé le tiers de la population cambodgienne et perpétré de nombreuses attaques en territoire vietnamien, sous le regard bienveillant des États-Unis qui tentaient ainsi de contenir et de harceler leurs vainqueurs par le biais de Pol Pot.

Le 1er janvier 1979, Washington reconnaît le gouvernement de Pékin comme le seul gouvernement légal de la Chine. Pendant ce temps, excédés par les attaques, les Vietnamiens finissent par envahir le Cambodge et mettent la pâtée aux Khmers rouges. Ce qui entraîne la réaction de Pékin qui entre en guerre contre le Vietnam : 200 000 soldats chinois traversent la frontière, avec l’assentiment des États-Unis.

Si les Américains ont soutenu la pire branche du communisme d’alors, la Chine maoïste et ses alliés, ce n’est certes pas par amour idéologique mais pour mieux diviser l’Eurasie et isoler le fameux “pivot du monde”, l’URSS à l’époque.

Cette politique a peu ou prou continué jusqu’à nos jours avec toutefois deux anicroches. Une première au tournant du millénaire (fin Clinton-début Bush) : malicieuse récupération par les conseillers militaires chinois des débris du F117 furtif abattu en Serbie (avril 1999), bombardement de l’ambassade chinoise de Belgrade par l’OTAN quelques semaines plus tard (relation de cause à effet ?) et incident de l’île d’Haïnan (avril 2001). La seconde, plus sérieuse, monte en puissance depuis la fin des années 2000 et le rapprochement sino-russe ; elle est partie pour durer.

C’est là que l’arrivée du Donald complique la donne comme nous le disions au lendemain de son élection :

Le monde ne deviendra pas tout rose du jour au lendemain. D’abord parce que Trump tient des positions plus dures vis-à-vis de certains alliés de la Russie : Chine (mais uniquement sur le plan économique) et Iran (mais avec des déclarations contradictoires). Il sera intéressant de voir comment tout cela se combinera avec le prévisible rapprochement américano-russe. À l’instar de ce qu’il a fait sur la scène américaine où il a transcendé les habituels clivages politiques, le Donald risque de faire la même chose sur le plan international. Ses prises de position n’entrent en effet dans aucun schéma actuel.

Oui à Assad mais non à l’Iran ; oui à Moscou mais non à Pékin ; non à l’Iran mais non également aux pétromonarchies sunnites… Bien sûr, ce ne sont que des esquisses et beaucoup d’eau peut couler sous les ponts, mais la chose est intéressante car l’on pourrait assister à une nouvelle donne internationale assez complexe.

Depuis, il a passé le fameux coup de fil à la présidente taïwanaise, diversement apprécié par le système impérial et sa presse — « erreur » pour le New York Times, « coup de génie » pour le Washington Post. Cette décision montre en tout cas que pour Trump, la cible chinoise n’est peut-être pas seulement économique.

Les observateurs avisés de la chose internationale sont dans l’expectative. The National Interest évoque un possible « Nixon à l’envers » : jouer cette fois la Russie contre la Chine. Fait qui ne manque pas de sel, ce retournement est soutenu par le vénérable Kissinger, l’officieux conseiller de Trump et l’éminence grise de Nixon qui avait conseillé le pivot vers Pékin. De quoi faire baver de rage le docteur Zbig, toujours pas guéri de sa russophobie maladive et qui préférerait jouer la carte chinoise contre Moscou…

Les prochains mois nous en diront plus sur ce passionnant et fondamental théâtre d’ombres. Une chose est sûre : tous les regards seront tournés vers Poutine qui occupe de fait la place centrale, celle de faiseur de rois (et de paix !) entre ses deux alliés. Lâchera-t-il Pékin pour Trump ? Chat échaudé craint l’eau froide… Le Donald n’est pas éternel et le système impérial US reprendra un jour ou l’autre la main. Sacrifier la durable alliance chinoise pour un éphémère rapprochement avec Washington serait un calcul risqué.

Répondra-t-il aux avances de Trump par une fin de non-recevoir ? Il serait idiot de faire une croix sur une entente à propos du Syrak, de l’Ukraine ou de l’OTAN. De plus, ça donnerait des munitions au parti de la guerre à Washington pour convaincre son monde que tout rapprochement avec Moscou est décidément impossible (si même Trump n’y est pas arrivé…)

Plus sûrement, Vladimirovitch tentera d’accommoder l’aigle et le dragon tout en poursuivant l’intégration eurasiatique. Il pourrait bien devenir l’intermédiaire obligé par qui passeront les doléances chinoises ou américaines, l’arbitre du monde, plaçant la Russie au centre de l’échiquier. Que de chemin parcouru depuis l’ère Eltsine…

Contre vents et marées, face au harcèlement incessant de l’empire, il aura résisté et atteint le but de sa politique étrangère. Il aura survécu à tout et tous : Bush, Obama, Blair, Cameron, Sarkozy, Hollande…

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=> Source : Le Grand jeu