« Je n’arrive pas à me mettre dans la tête que ce que je fais n’est pas bien. » Monument en l'honneur de "Maman Françoise" Cotta

LA ROYA, UNE VALLEE FRATERNELLE
Françoise Cotta

Les valeureux de notre temps. Ceux que nos petits-enfants honoreront en gravant leurs noms sur les monuments du futur. #11 Françoise Cotta

Tu as soixante-sept ans. Tu soignes un cancer qui t’a laissée chauve le temps d’une chimio. Tu es une avocate pénaliste de renom : on a relevé ton nom dans une liste des trente pénalistes français qui comptent. Tu plaides à Paris et tu partages ta vie avec Breil-sur-Roya où tu passes la moitié de l’année dans ta résidence secondaire.

Tu aurais pu regarder ailleurs quand ils croisaient ton chemin mais ta maison de la Roya est devenue un centre d’accueil de réfugiés. Capacité d’accueil maximale : vingt-cinq personnes en poussant les murs et en tapissant de matelas la moindre pièce. Tu n’en fais pas un titre de gloire. « On n’est pas des héros ! Pendant la guerre, les gens risquaient leur vie pour cacher des Juifs. Nous, on en est loin. »

Si tu accueilles l’orphelin et le déshérité, tu n’oublies pas que le droit est ton métier. Tu réfléchis à cette étrangeté. Le fossé entre le droit et l’humanité. « Je suis avocate, auxiliaire de justice, et je n’arrive pas à me mettre dans la tête que ce que je fais n’est pas bien. Humainement, je n’y arrive pas ». Tu réfléchis à cette étrangeté. Le fossé entre le droit et le… droit. « D’un côté, un article de loi précise que nous ne devons pas laisser un mineur déambuler sur la route. De l’autre, si nous prenons un sans-papiers, nous sommes en défaut. N’y aurait-il pas un problème ? »

« Les Alpes-Maritimes sont une zone de non-droit, même la politique gouvernementale n’est pas appliquée ! » La juriste qui sommeille toujours en toi relève incohérences mais aussi illégalité. « Christian Estrosi, président de la région, et Éric Ciotti, président du département, disent qu’ils ne veulent pas de réfugiés chez eux. Mais l’ASE, l’aide sociale à l’enfance, a l’obligation de prendre en charge les mineurs. On veut absolument que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités. »

Tu ne prends pas les risques de ceux qui cachaient des Juifs. Mais les réfugiés, eux, sont en danger comme les Juifs de naguère.

« On intervient pour secourir des personnes vulnérables, qui demandent la protection de la France. C’est particulièrement vrai des mineurs isolés. L’État français a l’obligation de les prendre sous sa protection en leur assurant hébergement et scolarisation. Au lieu de quoi, ces enfants sont reconduits en Italie, sans aucun examen de leur situation. C’est totalement illégal ! » 

Alors tu attaques parce que c’est la meilleure défense. C’est toi qui as rédigé la plainte déposée par plus de deux-cent-cinquante habitants de la Roya. Pénal. Tribunal administratif. L’État et le département sont traînés en justice pour non-assistance à personnes mineures en danger.

Délaissons le droit et revenons dans ta maison de Breil-sur-Roya. Beaucoup des réfugiés que tu accueilles sont jeunes et ils t’ont rebaptisée “Maman Françoise”. Tu n’es pas qu’une avocate de talent pour avoir hérité du plus beau des titres de noblesse.