Le Grand jeu : OTAN va la cruche à l'eau...

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Ce n’est certes pas la première fois que l’organisation atlantique se retrouve embringuée dans ses contradictions, mais l’accélération à laquelle nous assistons ces dernières années prête à sourire.

Nous avions déjà vu que le dossier syrien avait mis ces paradoxes sous la lumière crue du jour : CIA et Pentagone qui se battent par groupes rebelles interposés, farce de la base d’Incirlik d’où décollaient à la fois les avions US pour bombarder (légèrement) l’EI soutenu par la Turquie et les avions turcs pour bombarder les Kurdes soutenus par les Américains…

Les bisbilles américano-erdoganiennes depuis le putschinho de juillet reviennent régulièrement sur le devant de la scène, mettant aux prises les deux premiers contingents de l’OTAN. La chasse aux sorcières du sultan contre tout ce qui peut être güleniste mine l’organisation atlantique : au QG de Bruxelles, les deux tiers des officiers et sous-officiers turcs ont été purgés ; à Norfolk, au second commandement, c’est 36 sur 46. Ils y occupaient souvent des postes-clé et le président du comité militaire de l’Alliance, le général tchèque Petr Pavel, admet que « La vacance signifie que certains de nos projets vont être retardés, car il manque le personnel nécessaire ».

Craignant de rentrer chez eux, ces officiers souhaitent même trouver refuge dans les pays où ils sont en place. Situation ubuesque où les soldats d’un pays de l’OTAN demandent l’asile politique à d’autres membres de l’OTAN ! Décidément, quelque chose ne tourne pas rond dans l’empire du Bien…

Les menaces turques de fermer l’accès de la base d’Incirlik aux alliés américains se répètent régulièrement et c’est à nouveau le cas en ce début d’année. Le ton monte et 2017 commence dans la joie et la bonne humeur. Mais ça pourrait peut-être aller plus loin cette fois. Le torchon semble brûler plus que de coutume et, dans sa difficile campagne contre Al Bab, Ankara a même refusé le soutien aérien américain pour lui substituer le russe, que les Turcs considèrent plus sûr. Résumons : un membre de l’OTAN refuse l’aide de ses associés et demande le soutien de l’adversaire déclaré de l’OTAN ! La confiance règne…

Nous avions déjà abordé la question de ces bombardements russes fin décembre :

Il a même fallu, ô ironie, que les avions russes viennent en aide pour stopper la débandade ASL-turque à l’ouest d’Al Bab. Simple coup sans lendemain afin de sauver la face du sultan ou pièce d’un échafaudage bien plus vaste faisant suite à la rencontre Russie-Iran-Turquie et début d’un règlement du conflit syrien entre les trois boss ? Les Kurdes doivent regarder tout cela avec beaucoup d’attention et un brin d’inquiétude. Quant à la camarilla américano-européo-saoudienne, on ne lui a même pas demandé son avis…

Les Kurdes syriens doivent effectivement voir tout cela d’un mauvais oeil mais Poutine avait pris soin, du temps sa brouille avec le sultan, de les laisser ouvrir une semi-ambassade à Moscou. Encore un atout dans sa manche au moment où s’engageront les négociations finales. Gageons qu’il manœuvrera habilement pour trouver un terrain d’entente acceptable par tous : un Rojava autonome dans une Syrie fédérale (revendication kurde) mais coupé en deux et non d’un trait (revendication turque a minima). Chose intéressante à relever dans ce contexte de demi-alliance à la fois russo-kurde et américano-kurde : Erdogan ne moufte pas contre Moscou alors qu’il se perd en imprécations contre son allié états-unien.

Comme si l’OTAN n’en avait pas assez, notons encore que les soldats turcs en opération dans le grand nord syrien sont victimes des armes bulgares que Sofia, autre membre euro-atlantique, avait, sur injonction US, généreusement distribuées aux rebelles modérés et immodérés et qui se sont retrouvent partiellement aux mains de Daech. Des armes otaniennes qui tuent des soldats d’une armée de l’OTAN, n’en jetez plus !

La question que tout le monde commence à se poser est : mais que fait encore la Turquie dans l’organisation atlantique ? Déchirement difficilement cicatrisable avec les États-Unis, rapprochement avec la Russie et l’Iran et même alliance tactique ponctuelle avec ces pays, assagissement de sa politique extérieure (le bataillon turc quittera enfin le nord de l’Irak)…

L’inégal Causeur a publié hier un article globalement ridicule, mais qui comporte un point intéressant et que partagent beaucoup d’observateurs :

Les Russes commencent, aujourd’hui, à nous rendre la monnaie de notre pièce en désarrimant, sous nos yeux, la Turquie de l’OTAN. La Turquie d’Erdogan, notre alliée supposée, qui fait sa guerre et organise la paix en Syrie et au Moyen-Orient, main dans la main avec la Russie et l’Iran ? Poutine, dans ce qui sera peut-être analysé plus tard comme un basculement systémique, renforce ainsi avec pragmatisme et opportunisme la défense sur le terrain des intérêts russes en s’alliant avec les deux autres acteurs qui osent passer résolument à l’acte (en parvenant à passer au-delà de l’opposition d’Erdogan à Bachar Al-Assad, ce qui prouve que les ennemis de mes amis peuvent aussi être un peu mes amis si tout le monde y gagne).

Il introduit en passant un ver mortifère au cœur de l’Alliance Atlantique. Pire encore qu’une possible défection de la Turquie qui quitterait l’OTAN (probablement le scénario idéal si nous avions le courage de le mettre sur la table), nous gardons — avec la bénédiction de Moscou — au sein de cette alliance, un membre envers lequel nous ne pouvons plus avoir confiance. La confiance, cœur nucléaire d’une alliance militaire et stratégique. Poutine ne désarrime pas formellement la Turquie de l’OTAN, il la désarrime effectivement, tout en la laissant théoriquement en faire partie, suffisamment en tout cas pour y propager le ver de la méfiance. L’OTAN pourrira peut-être par la Turquie…

Un quart de siècle après la manipulation de Gorbatchev par Bush père — « L’OTAN n’avancera plus vers l’Est » —, Poutine commence à rendre à l’empire la monnaie de sa pièce.

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=> Source : Le Grand jeu