Le Grand jeu : la sangsue jihadiste

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S’il y a une chose qu’il faut reconnaître aux djihadistes, c’est bien leur qualité guerrière et leur résilience, qui ne le cèdent en rien aux grandes guérillas communistes du vingtième siècle, notamment au Vietnam.

Fanatisme à toute épreuve, esprit de sacrifice, souplesse tactique, auxquels les barbus ont ajouté des techniques de combat bien à eux comme les attentats-suicide. A l’instar d’un cancer, leur expansion est soudaine alors que la cure est ô combien longue et difficile. Le Syrak est un cas d’école.

Commencée dans les flonflons médiatiques il y a deux mois et demi, la bataille de Mossoul ne fait plus la une et la journaloperie est soudain bien silencieuse… En octobre, la consigne était de dresser un parallèle entre la supériorité morale du camp du Bien et les crimes contre le cosmos des méchants Syro-russes à Alep. Aujourd’hui, il s’agit surtout de cacher le quasi surplace de la campagne et ses innombrables ratés.

Fin octobre [rappel : cliquez sur les images pour les voir en grand, ndlr] :

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Début décembre :

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Fin décembre :

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On le voit, c’est pour le moins poussif, au prix pourtant de pertes colossales et de bavures américaines soigneusement passées sous silence par la presse aux ordres. Sur le terrain, les djihadistes se défendent comme des beaux diables, utilisant tous les moyens, y compris les corans piégés ou les fausses funérailles.

Mis à part le judicieux mouvement tactique des milices chiites vers Tal Afar pour couper la route syrienne, les autres gains ne consistent qu’en quelques champs poussiéreux, villages perdus et quartiers de la banlieue orientale de Mossoul, les plus faciles à prendre d’ailleurs car peuplés d’habitants peu liés au sunnisme arabe de l’État Islamique :

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Ainsi, des prévisions bisounoursement optimistes du début de la campagne sommes-nous passés à des constats bien plus prudents, tant du côté des milices chiites que des généraux US, tous membres de l’hétéroclite et improbable coalition tentant de reprendre Mossoul. Quand on pense qu’en juin 2014, l’EI avait pris la ville en quatre petits jours…

A 500 kilomètres de là, dans le nord syrien, les Turcs rencontrent les mêmes difficultés devant Al Bab. Ayant changé son fusil d’épaule dans un retournement dont il a le secret, Erdogan a lancé en août l’opération Bouclier de l’Euphrate contre ses anciens protégés daéchiques, et bien sûr contre les Kurdes. Il a fallu plus de trois mois (!) au tandem ASL-armée turque pour “libérer” une portion de territoire de 20 km sur 50 km et arriver devant Al Bab. Depuis, plus rien…

Mi-novembre :

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Fin décembre :

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L’ASL turquisée a tout le mal du monde à venir à bout des petits hommes en noir. Certes, elle doit tenir en respect les YPG kurdes sur ses flancs, ce qui disperse quelque peu son effort, mais la garnison de l’EI n’est pas non plus celle de Mossoul, Raqqa ou même Palmyre.

En réalité, le sultan s’est peut-être mis dans un sacré bourbier. Ses alliés “rebelles” font parfois penser à une armée de carton-pâte (témoin, leur fuite pure et simple devant la contre-attaque de Daech la semaine dernière), la population “libérée” ne semble pas toujours comprendre sa chance (protestations à Jarablous contre la présence des barbus pro-turcs il y a deux jours) et les combats sont bien plus durs que prévus.

Il a même fallu, ô ironie, que les avions russes viennent en aide pour stopper la débandade ASL-turque à l’ouest d’Al Bab ! Simple coup sans lendemain afin de sauver la face du sultan ou pièce d’un échafaudage bien plus vaste faisant suite à la rencontre Russie-Iran-Turquie et début d’un règlement du conflit syrien entre les trois boss ? Les Kurdes doivent regarder tout cela avec beaucoup d’attention et un brin d’inquiétude. Quant à la camarilla américano-européo-saoudienne, on ne lui a même pas demandé son avis…

Le système impérial s’est presque exclu de lui-même avec l’affaire de Deir ez-Zoor comme nous l’expliquions :

  • Règlement de compte à OK Corral ou désobéissance à l’intérieur de la hiérarchie US. Possible.

Voilà une hypothèse que vous ne retrouverez jamais dans les médias officiels et qui est pourtant tout à fait pertinente. Ce blog a maintes fois montré à quel point le pouvoir américain est divisé, éclaté. CIA et Pentagone se battent par groupe syrien interposé, des fonctionnaires du Département d’État entrent en fronde et Obama est ballotté entre les néo-cons et les réalistes. Le Centcom lui-même est extrêmement tiraillé, cinquante analystes du centre de commande déclarant l’année dernière que leurs rapports sur le danger djihadiste en Syrie ont été occultés ou caviardés. L’empire n’a plus réellement de tête, c’est une gorgone.

L’on sait que certains au Pentagone ont accepté du bout des lèvres le cessez-le-feu russo-américain de la semaine dernière, que les néo-cons sont furieux tandis que la CIA reste silencieuse mais n’en pense pas moins. Est-il aberrant d’imaginer qu’un maillon de la chaîne de commande est sorti des clous afin de forcer la main du gouvernement ? Après tout, ça ne serait pas la première fois… En 1999, le bombardement déjà cité de l’ambassade chinoise de Belgrade fut apparemment le fait de “coordonnées erronées” fournies par la CIA. Plus près de nous, lors de son rabibochage avec Poutine, Erdogan a expliqué l’incident du Sukhoi par la désobéissance du général turc d’Incirlik, proche de l’OTAN et d’ailleurs arrêté après la tentative de putsch. Bien sûr, il est déconseillé de croire le sultan sur parole, mais on ne peut exclure qu’il ait dit la vérité pour le coup.

L’incident intervient deux jours avant la possible mise en place d’une coordination russo-américaine prévue par l’accord de cessez-le-feu. On aurait voulu torpiller ce projet qu’on ne s’y serait pas pris autrement… C’est d’ailleurs ce qu’a fait remarquer l’envoyé russe aux Nations-Unies, relevant la bizarrerie de l’intervention US dans une zone où ils n’avaient jamais rien bombardé auparavant. Le bombardement de Deir ez-Zoor est-il une tentative dangereuse et désespérée des faucons visant à faire dérailler une coopération entre les deux grands contre les djihadistes ? Plausible. (…)

Au-delà des mots, cet incident place les États-Unis en position très délicate. Moscou peut désormais tout à fait publier les termes de l’accord de cessez-le-feu que Washington cherche tant à cacher, car vraisemblablement favorable au 3+1. Ou simplement le considérer comme nul et non avenu puisque les djihadistes modérés ne le respectent globalement pas (responsabilité US) et qu’en plus les Américains bombardent une armée souveraine en train de combattre l’EI, ce qui, en termes de relations publiques, est désastreux. Dans tous les cas, la légitimité des États-Unis en a pris un sérieux coup et leur marge de manœuvre s’est considérablement amoindrie. Le Kremlin joue maintenant sur du velours et je vois bien les Russes exiger sans cesse plus et les Américains reculer à mesure.

Sur le terrain, la reprise des hostilités est déjà là. L’armée syrienne, qui a d’ailleurs tiré sur un drone US à Deir ez-Zoor, relance une offensive partielle dans le sud d’Alep. Le cessez-le-feu est au bord de l’implosion et les Américains, humiliés en plus par leurs “alliés modérés”, ne semblent plus être en position d’influer réellement sur les événements. Triste fin de règne pour Barack à frites…

Nos prédictions d’alors sont confortées par une analyse du toujours excellent Moon of Alabama qui, reprenant les déclarations officielles et lisant entre les lignes, montre comment certains faucons du Pentagone ont torpillé le rapprochement russo-américain et de facto exclu la Maison Blanche de toute négociation future sur la Syrie.

Mais revenons à Al Bab… De plus en plus fébrile devant l’incapacité de ses forces à prendre la ville, le sultan envoie des centaines de soldats supplémentaires - ce qui est risqué dans le contexte d’une Turquie désorientée, où l’opinion commence sérieusement à douter et où le nationalisme et l’islamisme commencent peut-être à lâcher Erdogan. Ne manquant visiblement pas de culot et jouant son va-tout, il en rajoute une couche en accusant ouvertement les États-Unis de soutenir l’EI ! Plutôt gonflé de la part de celui qui a bichonné Daech pendant des années…

Voir son ex-bébé se mettre en travers de sa route et dégommer les soldats turcs avec des armes auparavant fournies par Ankara doit mettre le sultan dans tous ses états. Sur ses vieux jours, il pourra toujours écrire ses mémoires intitulés Du danger d’instrumentaliser les djihadistes. Et ce ne sont pas les Américains qui diront le contraire en Afghanistan. Le “royaume de l’insolence” est sans doute le meilleur de ce que nous écrivions au début.

Le djihadisme s’y est implanté au début des années 80 avec l’active participation américano-pakistano-saoudienne afin de faire tomber l’Armée rouge. Un tiers de siècle plus tard, malgré le retournement de veste US et une guerre de 15 ans, l’Afghanistan n’en est pas sorti loin s’en faut. Les Talibans évoluent comme des poissons dans l’eau, vont jusqu’à attaquer des députés chez eux et contrôlent des pans entiers de territoire :

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Rappelons en souriant que c’est par là qu’est supposé passer le TAPI, soutenu de manière si véhémente par Washington pour isoler gazièrement la Russie et l’Iran…

L’Afghanistan ou le Syrak reviendront-ils un jour à la normale ? Dans le cas du premier, on peut en douter. Quant à la Syrie et à l’Irak, il faudra encore vraisemblablement quelques années pour éradiquer le cancer. À défaut de réellement en bénéficier, les incendiaires de la planète que sont l’Arabie saoudite et les États-Unis peuvent jubiler : la graine qu’ils ont semée est devenue une mauvaise herbe ô combien tenace.

=> Source : Le Grand jeu