Demandeurs d'emplois : le petit bout A de la lorgnette des stats, vu par Jacques Sapir

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Et ils sont contents…
 

Les boniments sur Alep ne leur suffisaient pas, il leur fallait aussi continuer de trafiquer les chiffres des demandeurs d’emplois en France. « Baisse du chômage confirmée », clament nos médias en chœur, reprenant sans la moindre précaution les éléments de langage du gouvernement. Et sans préciser que cette baisse n’affecte que la catégorie A… d’une série qui en compte cinq ! Pathétique. Je vous laisse avec Jacques Sapir. Il explique ça mieux que moi.


Le chômage et la honte de nos gouvernants (1/2)

Le président de la République, M. François Hollande, et son gouvernement se réjouissent bruyamment de ce qu’ils appellent la « baisse » du chômage. Mais, les chiffres sont cruels, même s’ils sont manipulables. Ce que nous connaissons aujourd’hui est – au mieux – un mouvement de stabilisation de la hausse du chômage. Et il ne peut en être autrement, avec la croissance atone (sans doute 1,2% pour 2016, voire un peu moins) que nous connaissons.

Il faut ici, quitte à lasser, répéter un certain nombre de réalités statistiques. Les données qui sont présentées en France tous les mois ne sont pas celles du « chômage » mais uniquement celles des « demandeurs d’emploi ». Il faut, de plus, considérer ces données comme un indicateur du chômage « à minima » mais non comme une réalité. Ces données sont, on l’a souvent dit, réparties en diverses catégories. On peut en faire une liste rapide :

  1. Catégorie A : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi ;
  2. Catégorie B : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, ayant exercé une activité réduite courte (i.e. de 78 heures ou moins au cours du mois) ;
  3. Catégorie C : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, ayant exercé une activité réduite longue (i.e. de plus de 78 heures au cours du mois) ;
  4. Catégorie D : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi (en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie, d’un congé maternité,…), sans emploi ;
  5. Catégorie E : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, en emploi (par exemple : bénéficiaires de contrats aidés).

C’est donc très abusivement que le gouvernement ne retient que la catégorie « A » comme indicateur du chômage. En effet le chômage réel, tel que l’on peut l’estimer à partir du nombre des demandeurs d’emploi couvre en réalité les catégories A + B + D. La somme des catégories C et E représentent, elle, les personnes ayant un emploi, mais soumise à un temps partiel contraint (cat. C) ou n’exerçant cet emploi que du fait des subventions directes versées par l’Etat à l’employeur (contrats aidés). On appellera ces deux catégories le « quasi-chômage ».

Si l’on regarde les courbes depuis 2008, on constate, bien sûr, que la montée du chômage ne date pas de l’arrivée au pouvoir de François Hollande. Il y a eu, tout d’abord, l’effet de la crise financière, de l’été 2008 à la fin de 2010. Le chômage s’était, alors stabilisé. Puis, il a commencé à s’accroître à nouveau en raison de la politique économique de François Fillon, alors premier ministre. La politique de François Hollande, Président « socialiste » a, pour sa part, continué cette tendance et engendré un accroissement de 600 000 personnes dans ces catégories représentatives du chômage.

Graphique 1

Chiffres de la DARES pour les catégories A+B+D et les catégories C+E
Données pour la France Métropolitaine, et milliers.
Données corrigées des variations saisonnières ;

GRAPHIQUE 1
 

Nous sommes donc toujours au-dessus de la ligne représentant les 4,5 millions de demandeurs d’emploi en novembre 2016 pour la catégorie A + B + D. L’accroissement notable de la catégorie « D » indique l’ouverture de stages, qui pompent une partie des effectifs de la catégorie A.

Mais, si nous regardons comment évolue la courbe de ce que nous avons appelé le « quasi-chômage », nous constatons qu’elle a augmenté sou François Hollande de plus de 800 000 personnes. En fait, le total des demandeurs d’emplois toutes catégories confondues, s’établit aujourd’hui à 6,249 millions de personnes, ce qui représente un triste record historique. La montée du « quasi-chômage » en proportion du « chômage » correspond par ailleurs à la tendance actuelle à la fragilisation générale de l’emploi.

Graphique 2

Catégories (C+E) en pourcentage de la catégorie (A+B+D)
France Métropolitaine
Données corrigées des variations saisonnières

GRAPHIQUE 2
 

Ces chiffres, et ces courbes, illustrent tout l’échec des politiques économiques qui ont été menées depuis 2011, que ce soit sous des gouvernement de « droite », comme celui de François Fillon et Nicolas Sarkozy, ou sous des gouvernement de « gauche », comme sous la direction de François Hollande. Au total, depuis la mise en œuvre de la politique de François Fillon, c’est 1,5 millions de demandeurs d’emplois en plus que comptabilise la DARES.

Ces chiffres devraient couvrir de honte ceux qui nous gouvernent, ou qui aspirent à nous gouverner.

=> Source : Le chômage et la honte de nos gouvernants, par Jacques Sapir, Russeurope


Le chômage et la honte de nos gouvernants (2/2)

Le gouvernement, le Président de la République, et un ancien Premier-ministre, entonnent donc des couplets de victoire au sujet du chômage. On a montré l’imposture de la posture dans une précédente note[1]. Il convient cependant d’aller plus loin.

L’imposture, on l’a dit, vient de ce que seuls les chiffres de la catégorie « A » sont retenus. Cette catégorie ne comptabilise que « demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi ». Or, les catégories « B » et « D » des comptes de la DARES semblent toutes aussi pertinentes :

  1. Catégorie B : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, ayant exercé une activité réduite courte (i.e. de 78 heures ou moins au cours du mois) ;
  2. Catégorie D : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi (en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie, d’un congé maternité,…), sans emploi ;

On conçoit que quelqu’un ayant travaillé moins de 78h dans le mois corresponde en réalité à un chômeur, tout comme un demandeur d’emploi non tenu de faire des actes positifs de recherche d’emploi.

Regardons alors l’évolution des chiffres depuis le début de 2016 :

Tableau 1

Chiffres des catégories de la DARES, en milliers.
France métropolitaine.
Corrigés des variations saisonnières

 

A

B

D

janv.-16 3 552,6 709,4 273,5
févr.-16 3 591,0 706,4 273,5
mars-16 3 531,0 720,2 273,1
avr.-16 3 511,1 722,2 280,6
mai-16 3 520,3 716,2 294,4
juin-16 3 525,7 718,8 303,9
juil.-16 3 506,6 735,5 308,9
août-16 3 556,8 725,5 325,2
sept.-16 3 490,5 738,5 324,7
oct.-16 3 478,8 728,8 324,2
nov.-16 3 447,0 727,5 338,3

 

Le total pour la catégorie « A » correspond bien à une diminution de 105 600 demandeurs d’emplois. Mais, de janvier à novembre 2016, la catégorie « B » a augmenté de 18 100 personnes, et la catégorie « D » de 64 800 personnes. Ainsi, l’ensemble pertinent pour mesurer le « chômage » n’a donc diminué que de 22 700 personnes. Il est ici évident que l’accroissement des « stages », payés par le gouvernement, est l’une des causes principales de la baisse de la catégorie « A ».

Dans le même temps, les catégories considérées comme représentatives du « quasi-chômage » ont elles connu un accroissement important. C’est le cas de la catégorie des temps partiels contraints, ou catégorie « C », qui a vu le nombre de personnes s’accroître de 103 600, mais aussi, plus faiblement, de la catégorie « E », soit celle des emplois aidés. Cette dernière s’est accrue de 2300 personnes. Il faut ici noter que l’on avait connu une forte hausse de janvier à septembre (+ 11 900 personnes), mais que cette catégorie connaît une forte baisse dans les deux derniers mois (-9 600 personnes).

Tableau 2

Évolutions des catégories « C » et « E », en milliers.
France métropolitaine
Données corrigées des variations saisonnières

 

C

E

janv.-16 1 197,7 422,0
févr.-16 1 165,4 422,7
mars-16 1 202,9 424,2
avr.-16 1 163,7 422,1
mai-16 1 191,8 428,9
juin-16 1 190,1 431,1
juil.-16 1 200,0 431,3
août-16 1 235,9 432,4
sept.-16 1 251,2 433,9
oct.-16 1 253,2 429,9
nov.-16 1 301,3 424,3

 

L’ampleur du nombre des temps partiels contraints frappe à la lecture du tableau 2. Il s’agit, pour l’essentiel, d’emplois dans les services et le commerce. Ce sont ces emplois qui fournissent la grosse majorité des « travailleurs pauvres » en France, mais ce sont aussi dans ces emplois que l’on rencontre le plus des conditions de travail scandaleuses, comme c’est le cas avec cette caissière d’Auchan qui a fait une fausse-couche faute de pauses.

Il convient alors de remarquer que les chiffres du chômage et du quasi-chômage se traduisent, aussi, en une détérioration rapide des conditions de travail et du droit du travail. J’avais eu l’occasion de me pencher sur la question avec Raphael Dalamasso, chercheur associé au Centre d’Étude de l’Emploi et maître de conférences en droit du travail à l’université de Lorraine, lors d’une de mes émissions sur Radio-Spoutnik. En réalité, la dégradation du travail, et du droit du travail, est une réalité massive en France, et elle va de concert avec le chômage. Ce qui provoque le chômage n’est pas une quelconque « rigidité » du contrat de travail mais bien le coût du travail, comparé aux autres pays, et en particulier à l’Allemagne, dans le cadre de l’Euro. Il faut ici rappeler qu’une étude du FMI datant de juin dernier estimait que l’Euro sous-évaluait les coûts pour l’Allemagne d’environ 15% quand, dans le même temps, il surévaluait ces mêmes coûts de 6% pour la France. L’écart de compétitivité est donc de 21% (et pour l’Italie, sans doute d’au-moins 25%).

La seule solution face au chômage de masse n’est donc pas de s’attaquer toujours plus à notre droit du travail, mais bien de s’attaquer à l’Euro. De nombreux économistes aujourd’hui le disent comme les Prix Noble Oliver Hart, Joseph Stiglitz, Christopher Pissarides, ou comme Peter Bofinger, Heiner Flassbeck, Hans Werner Synn, ou Alfred Steinherr en Allemagne, Brendan Brown, Rendall Wray et Mark Weisbrot dans le monde anglo-saxon. Il est plus que temps qu’ils soient entendus. La poursuite de l’Euro plonge, et cela chaque jour un peu plus, le pays dans la misère mais aussi dans une oppression insupportable, pour les individus comme pour la collectivité nationale.