Résistance : chronique d'un petit-déjeuner de réfugiés à Paris

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Pendant que certains prétendent faire “barrage au fascisme” qui menace, paraît-il, la cinquième puissance économique de la planète, des demandeurs d’asile continuent de dormir dehors aux alentours de la Porte de la Chapelle à Paris et Saint-Denis. Clarisse, membre bénévole de Solidarité migrants Wilson, raconte…


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Hier matin, au petit déjeuner, il y avait beaucoup de monde et on a vu pêle-mêle :

Celui qui, comme souvent, n’a pas de sac à dos pour transporter son petit barda, ce qui lui reste de sa toute petite maison.

Le très jeune qu’on voit passer et dont on voit bien qu’il est mineur mais qu’on a pas le temps de retenir pour prendre mieux soin de lui.

La très vieille dame chinoise qui a ramené un caddie plein de denrées et qui fait des photos.

Celui qui s’est fait renvoyer de son foyer parce qu’il a été absent, mais c’est parce qu’il a essayé de faire des démarches, et il ne savait pas qu’il risquait de perdre sa place, et maintenant il est à la rue.

Celle, dont j’ai oublié le nom et j’en suis désolée, qui suit les activités du collectif depuis l’île de la Réunion et qui de passage à Paris demande si elle peut aider, et bien sûr, oui, on peut toujours aider ! Et en deux minutes, elle a trouvé sa place : un grand sourire et une paire de bras supplémentaire bien utile !

Celui qui a obtenu l’asile (j’écarquille les yeux en contemplant pour la première fois le sésame en papier gris), mais qui est à la rue…

Ceux qui resquillent et qui trouvent ça drôle.

Amel qui est fatiguée en ce moment avec les soucis et avec ses 3 enfants mais qui est quand même là, parce qu’il faut, comme elle a toujours été là avec son courage et son grand cœur.

Ceux qui n’osent pas regarder dans les yeux.

Philippe de Calais, de passage à la capitale, qui en profite pour nous filer la main, qui raconte comment les personnes qui donnent à manger se font harceler tous les jours par la police là-bas, contrôler, gazer, même si l’arrêté de la Maire a été annulé, même si c’est illégal, mais que maintenant les distributions se passent dans des zones désertes, loin des regards… Il dit aussi qu’ils ont fermé le bureau d’asile à Calais et que pour déposer leurs demandes les migrants doivent faire 80 kilomètres… Trop facile 80 kilomètres à pied sans un sou, sans manger pour trouver à Lille l’endroit où il faut faire sa demande !

L’autre Amel qui prépare “avec amour” son délicieux café turc et son thé à la menthe que tout le monde s’arrache.

Ceux qui sont infiniment reconnaissants.

Anne-Marie qui s’attarde pour parler avec les gars de leurs problèmes insolubles qu’on essaie de solutionner un peu, et qui se demande comment elle peut trouver un trou dans son emploi du temps pour accompagner ces hommes à ces rendez-vous décisifs pour leur avenir mais auxquels ils risquent de pas pouvoir se rendre faute d’arriver à se déplacer seuls.

Ceux qui sont prêts à se battre pour avoir un peu d’eau.

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Noudjoud, qui s’active par ci et par là, qui va remplir les jerricans et qui ne veut pas d’aide et ramène les litres d’eau à bout de bras.

Michèle d’Utopia qui se met derrière la table avec nous, et que j’ai confondue avec une autre, parce qu’on est tant à se croiser.

Les bénévoles d’Utopia venus nous prêter main forte comme il le font depuis un moment parce que, même à dix on n’y arrive plus, parce qu’on fait le boulot que devrait faire l’État, et qu’on est pas l’État…

Le monsieur en cravate très bien, qui passe tous les jours devant les distributions quand il se rend au travail et qui a osé s’arrêter aujourd’hui et venir à notre rencontre et proposer son aide, parce qu’il n’en peut plus de ne rien faire.

La maman voilée qui ramène en passant quelques kilos de bananes du marché et qui demande si elle peut revenir demain avec du pain. Oui, bien sûr, merci ! Mais on se dit que les fruits, c’est toujours bien, c’est encore mieux…

Damien qui reste et qui cherche une adresse pour celui qui n’a pas pris de douche depuis une semaine mais les bains publics c’est loin et ça comme le reste c’est compliqué, super compliqué d’expliquer comment y aller, et au vu des horaires, demain il va devoir choisir entre le petit déj’ et la douche.

Ahmed dont le copain s’est fait taper et voler mais qui veut surtout pas aller dans le Centre humanitaire parce qu’il n’a pas confiance, et qui me demande que je le prenne moi en charge, parce qu’en moi il a confiance mais moi je peux rien faire surtout qu’il faut que je finisse par m’en aller bientôt… et qu’on va chercher pour essayer de le convaincre car il est vraiment sick [malade] et qu’il faut qu’il se soigne mais on ne le retrouve pas, il a disparu.

Celui qui a rendez vous officiel et vital pour son dossier d’asile dans trois jours mais dont la convocation ne mentionne pas le lieu du rendez-vous !

Alhem et son sourire irrésistible de bonté qui s’en va distribuer les œufs durs dans la longue file pour que l’attente soit moins pénible.

Tous ceux qui sont en demande d’asile mais qui n’ont pas de logement, ce qui n’est pas légal, et le volontaire de Calais qui nous demande si on fait des recours en justice, parce qu’on peut, mais nous, non, on fait pas de recours en justice, parce que de l’injustice et de l’illégalité on en voit tous les jours mais qu’on a pas le temps de tout, mais peut être d’autres en font…

Et j’en oublie, et j’en oublie… Merci à tous !

Clarisse

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=> Source : Solidarité migrants Wilson.