« Mineurs c’est pour la loi, pour les hommes ce sont des enfants. » Monument en l'honneur de François Creton

La photo : Sentier la Roya.jpg

Les valeureux de notre temps. Ceux que nos petits-enfants honoreront en gravant leurs noms sur les monuments du futur. #4 François Creton.

Chaque jour des dizaines ou des centaines de réfugiés tentent de passer la frontière entre l’Italie et la France. Au risque de leur vie. Avec la peur au ventre. Pourchassés. Affamés. Épuisés. Transis. Perdus sur les sentiers de montagne. Blessés par les chutes, les pierres et les épineux.

Toi, tu fais ce que tu peux dans ton coin. À la mesure de tes moyens. Et tu pleures. De rage de ne faire plus devant des besoins trop grands pour tes deux mains. Quand ceux qui devraient aider, parce que c’est leur mission de pouvoirs publics, sont au contraire les kapos de l’immense goulag qu’est devenue l’Europe. Tu pleures de rage d’être impuissant. De rage devant la machinerie froide qui remplace l’humanité.

« […] ce matin je suis en larmes. Au moment où j’écris ces lignes, des larmes coulent sur mon clavier, c’est moins grave que les larmes de sang qui rougissent l’eau de la Méditerranée, mais elles sont liées, ces larmes de sang et les miennes.

Ce matin ce sont quatre personnes que je suis allé chercher non loin de chez moi, pour les emmener aux Arcs, là où je pensais que leur départ serait plus sécurisant. Parmi ces quatre personnes, je ne suis certain que d’une chose : au moins deux d’entre eux sont des mineurs. Je déteste ce mot : des mineurs…

Ce sont des enfants, mineurs c’est pour la loi, pour les hommes ce sont des enfants.

Moi, je suis papa, d’un garçon de 9 ans. Je lui présente un monde que j’espère doux, humain, solidaire, aimant…

Et qu’est-ce que j’ai fait ce matin ? J’ai transporté des enfants, que j’ai abandonné dans un train qui les emmenait vers Paris, espérant qu’ils arriveraient, seuls, sans parler la langue française ni anglaise, à trouver leur chemin. J’ai honte, absolument et incroyablement honte. Je me sens lâche…

J’ai eu l’impression d’abandonner mon enfant à moi, et à cet instant cela m’est insupportable.

J’ai tenté d’expliquer cela au contrôleur, à ce putain de contrôleur de ce putain de train de la SNCF de 10h38. J’espère qu’il se reconnaîtra, qu’il entendra parler de cet article que je rédige, ce contrôleur que je méprise. J’ai tenté de parler humanité, de parler d’entraide, de parler d’enfants qui peut-être retrouveraient leur parent, leur famille, ne serait-ce qu’un ami. Et ce simili-flic à casquette de la SNCF m’a parlé de « patates chaudes », je le cite, ce sont ses mots, de « patates chaudes » ! Il pensait au rapport qu’il lui faudrait peut-être écrire, à sa responsabilité pénale, là encore ce sont ses mots.

Que faut-il faire pour que cela change ?

Comment peut-on entendre ces politiques, ces policiers, ces contrôleurs, ces citoyens, tenir des discours insupportables et traiter ces réfugiés, ces enfants, ces parents, de « patates chaudes », sans réagir ?

Je suis un pacifiste convaincu, un amoureux de la tendresse, j’aime la vie, le soleil, les arbres, la joie, j’aime voir les enfants courir et jouer, insouciants.

Et là, je pleure.

Quel monde de merde ! »

=> Source : François Creton