Le récit de H. M. réfugié afghan à Calais

Photo : Arrivée de migrants à Lesbos.jpg

« Mais pourquoi diable veulent-ils tant venir chez nous ? » Voici la réponse toute personnelle d’un réfugié afghan.


Vous avez 29 ans, une épouse, deux enfants et un métier. Vous avez assez d’argent, vous pouvez vous offrir quelques jolies choses, et vous vivez dans une petite maison dans la ville. Mais soudain la situation politique dans votre pays change et quelques mois plus tard des soldats stationnent devant votre maison. Et devant les maisons de vos voisins. Ils disent que si vous ne vous battez pas pour eux, ils vont vous tirer dessus. Votre voisin refuse. Un tir. C’est tout.

Vous surprenez un des soldats disant à votre femme d’allonger ses jambes. Sans savoir comment, vous échappez aux soldats et vous passez la nuit profondément perdu dans vos pensées. Soudain, vous entendez une explosion. Votre maison n’a dorénavant plus de living room. Vous courez à l’extérieur et voyez que toute la rue est détruite. Plus rien ne tient debout. Vous faites rentrer votre famille dans la maison, et vous courez jusqu’à la maison de vos parents. Elle n’est plus là. Et vos parents pas davantage. Vous regardez autour de vous et trouvez un bras avec l’anneau de votre mère à son doigt. Vous ne trouvez aucun autre signe de vos parents.

Vous oubliez immédiatement. Vous vous précipitez à la maison, et dites à votre femme d’habiller les enfants. Vous prenez un petit sac, parce qu’il sera impossible d’en prendre un plus grand pendant un long voyage, et dans celui-là vous emportez l’essentiel. Seulement deux vêtements pour chacun tiennent dans le sac. Que prendre ? Vous ne reverrez probablement jamais plus votre pays d’origine. Ni votre famille, ni vos voisins, ni vos collègues… Mais comment rester en contact ? Vous jetez vite votre smartphone et le chargeur dans le sac. Avec les quelques vêtements, un peu de pain et les peluches préférées de vos petites filles.

Parce que vous avez vu le danger s’approcher, vous avez rassemblé tout votre argent. Et vous avez réussi à économiser de l’argent en raison de votre emploi bien rémunéré. Les passeurs dans le quartier prennent 5.000 euros par personne. Vous avez 15.000 euros. Avec un peu de chance, vous serez tous en mesure de partir. Sinon, vous laisserez votre femme partir. Vous l’aimez et priez pour que les passeurs vous emmènent tous. Pour l’instant, vous êtes totalement démuni et n’avez rien d’autre. Juste votre famille et le sac. Le voyage jusqu’à la frontière prend deux semaines à pied. Vous avez faim ; au cours de la semaine passée vous avez très peu mangé. Vous êtes faible, de même que votre femme. Mais au moins, les enfants ont eu suffisamment. Elles n’ont cessé de pleurer tout au long de ces deux semaines. La moitié du temps vous avez transporté votre fille cadette. Elle est âgée seulement de 21 mois.

Deux semaines plus tard vous arrivez à la mer. Au milieu de la nuit, vous êtes chargés sur un bateau avec d’autres réfugiés. Vous avez de la chance : toute votre famille peut voyager. Le navire est si plein qu’il menace de chavirer. Vous priez de ne pas vous noyer. Les gens autour de vous pleurent et crient. Quelques petits enfants sont morts de soif. Les passeurs les jettent par-dessus bord. Votre femme est assise, hébétée, dans un coin. Elle n’a rien eu à boire depuis 2 jours. Lorsque la côte est en vue, vous êtes chargés sur des petits bateaux. Votre femme et l’enfant la plus jeune sont sur l’un, vous et l’enfant plus âgée sur un autre.

On vous avertit que vous devez garder le silence afin que personne ne sache que vous êtes là. Votre fille aînée comprend. Mais la plus jeune dans l’autre bateau ne comprend pas. Elle ne cesse de pleurer. Les autres réfugiés deviennent nerveux. Ils demandent à votre femme de calmer l’enfant. Elle n’y parvient pas. Un des hommes attrape votre fille, l’arrache des bras de votre femme et la jette par-dessus bord. Vous sautez derrière elle, mais vous ne pouvez pas la retrouver. Plus jamais. Trois mois plus tard, elle aurait eu 2 ans.

Vous ne savez pas comment vous, votre femme et votre fille aînée parvenez à entrer dans le pays où vous arrivez. C’est comme si tout était recouvert de brume. Votre femme n’a pas dit un mot depuis que votre fille est morte. Votre fille aînée n’a pas lâché la peluche de sa sœur et elle est totalement apathique. Mais il faut continuer. Vous êtes sur le point d’arriver à l’hébergement d’urgence. Il est 10 heures du soir. Un homme dont vous ne comprenez pas la langue vous emmène dans une salle avec des lits de camp. Il y a 500 lits très proches les uns des autres. Dans la salle, c’est étouffant et bruyant. Vous essayez de prendre vos repères, de comprendre ce que les gens ici attendent de vous.

Mais en réalité, vous pouvez à peine vous tenir debout. Vous préféreriez qu’ils vous aient tué. Au lieu de ça vous déballez vos maigres possessions : Les deux sortes de vêtements chacun et votre smartphone. Ensuite, vous passez votre première nuit dans un pays sûr. Le lendemain matin, on vous donne quelques vêtements. Parmi lesquels des vêtements « de marque». Et un jouet pour votre fille. On vous donne 140 euros. Pour tout le mois.

Dehors, dans la cour, vêtu de nouveaux vêtements, vous tenez votre smartphone en l’air en espérant avoir une connexion. Vous voulez savoir si quelqu’un dans votre ville est encore en vie. Puis arrive un « citoyen concerné », il vient vers vous et vous injurie. Vous ne savez pas pourquoi. Vous ne comprenez pas. « Retournez dans votre pays ! » Vous comprenez quelque chose comme « smartphone » et « tout servi sur un plateau. » Quelqu’un traduit pour vous.

Ce que je ressens et ce que je possède maintenant ? Rien.

[H. M. a quitté Calais avant la publication de son texte. Il a finalement choisi de rester en France et d’y demander l’asile.]

=> Source : Bibliothèque vivante.

Photo : Aris Messinis, arrivée de migrants dans l’ile de Lesbos, Grèce.