Des gens qui lui expliquent qu'avec cent-vingts euros par mois, on en achète des pâtes et du riz !

La photo : guillaume.jpg

Paul me raconte sa vie de conseiller municipal dans une toute petite commune perdue dans la campagne.

Faute de dotation il n’y a plus guère d’argent disponible pour faire ceci ou cela. Le budget de la commune est absorbé par les charges courantes, comme les 2 000 euros par écolier et par an, et les remboursements d’emprunts des investissements de naguère. Des travaux indispensables. Fallait bien rénover l’ancien logement de l’instituteur. C’est une famille logée correctement même s’il n’y a plus d’instit depuis belle lune. Fallait bien refaire les toitures de l’école et de l’atelier. On n’allait quand même pas laisser s’écrouler ces bâtiments qui ont trouvé d’autres emplois.

Les chemins se dégradent et la commune ne peut accepter les devis des entreprises. Faute de dotation. Alors on décide de travailler en bénévole. Avec leurs remorques deux-trois agriculteurs vont chercher le vendredi du calcaire concassé à la carrière d’une commune voisine. Et le samedi, tous les volontaires, conseillers municipaux en tête, crachent dans leurs mains et rapetassent les chemins. Près du tiers de la population de la commune qui participe, ça signifie, quand tu as enlevé les vieux et les enfants, que c’est presque tous les gens valides qui donnent le coup de main.

Les cordons bleus préparent une bouffe et on se retrouve à plusieurs dizaines autour de la table à rigoler de tout ce volume de calcaire concassé étalé à la pelle pour combler les ornières. Le jour de corvée est une fête de voisinage…

Paul me parle des difficultés de ses concitoyens. Il y a ceux qui vivent tout l’hiver avec un seul feu de bois maigrichon. Et puis il y a ceux qui ont un chauffage central mais, en mars, la cuve à fuel est vide et on ne peut payer la facture pour la remplir. Alors, par précaution, le conseiller s’habille toujours chaudement, deux pulls, gros bonnet et doudoune épaisse, quand il doit rendre visite à des voisins…

La commune a besoin d’une personne pour assurer l’entretien des bâtiments communaux. Un petit boulot : trois heures par semaine. Un appel dans les boîtes à lettres des habitants de la commune. La mairie reçoit cinq lettres de candidature.

Et Paul me dit que la difficulté, ce n’est pas de prendre une personne. Non, ce qui se révèle être un crève-cœur, c’est d’annoncer à quatre personnes qu’elles ne sont pas retenues. Quatre drames. Des gens qui fondent en larmes. Des gens qui s’effondrent. Des gens qui se voyaient sauvés avec cette miette d’emploi. Des gens qui lui expliquent qu’avec cent-vingt ou cent-cinquante euros par mois, on en achète des pâtes et du riz ! C’est ainsi qu’il découvre des situations encore bien plus difficiles qu’il ne le pensait. Et c’est comme ça que mon conseiller municipal a sollicité davantage la caisse sociale de sa commune.

Lui n’est pas galérien mais Paul en a lourd sur la patate de me raconter tout ça. Le sentiment d’impuissance. Le sentiment d’abandon.

Ces propos de Paul me reviennent en mémoire alors que je regarde une vidéo où de jeunes bourgeois, étudiants en école de commerce, affirment avec la bonne conscience et le toupet des gavés que la plupart des chômeurs ne veulent pas travailler parce qu’ils se gobergent d’allocs. Mélenchon, à qui ils s’adressent, en est médusé…


Photo : Froid dans le dos, un regard sur la précarité énergétique. Ce texte très fouillé, accompagné de nombreuses photos, mérite ton passage attentif si tu n’as aucune notion dans ce domaine.

« Ne cherche plus longtemps de fontaine / Toi qui a besoin d’eau / Ne cherche plus, aux larmes d’Hélène / Va-t-en remplir ton seau. » Georges Brassens chante “”Les sabots d’Hélène”.