Radio de l'été : Louis Ville chante « À choisir » et un gros gras Ernest-Antoine

Louis Ville

Radio Partageux #19 : Où une infusette de Jacques Brel tombée dans un grand bol de blues au miel te fait l’effet d’une madeleine de Proust.

Avec la toile on peut maintenant réécouter au hasard des remontées de souvenirs les groupes de rock de nos quinze ans.

Le groupe X avait une belle cote de popularité. Leur musique était mal dégrossie à mon goût. La réécoute confirme ce que j’en pensais naguère. Des bûcherons qui joue de la hache. Un chanteur à recycler dans les annonces de champs de foire.

Le groupe Y fort connu pour qui j’avais un faible même s’ils ne m’ont jamais fait dépenser un franc en disque ou concert. La réécoute est abominable : les musiciens jouent comme des savates et les orchestrations font pitié à entendre. On comprend pourquoi les premiers disques sont introuvables. Les gars refusent toute réédition de leurs pêchés de jeunesse et font une chasse impitoyable aux mises en ligne de ces pêchés comme on le constate avec les symboles désolés de Youtube.

J’avais oublié et j’ai retrouvé avec grand plaisir “Babbacombe Lee” de Fairport Convention.

Mon copain Alain le guitariste était un inconditionnel de rock basique. Le groupe X dont je cause plus haut était son étoile du Nord. Après avoir usé sa jeunesse entre un travail de bureau et un orchestre de bal à la musique pesante, voici belle lurette qu’il ne jure plus que par la guitare classique. Et ça m’amuse de constater que lui, qui n’écoutait et jouait que des trucs lourdingues, se passionne aujourd’hui pour des arabesques et des variations rythmiques évanescentes.

Combien de jeunes rockers sont passés au jazz l’âge venu ? Mon vieux banane et santiags était inconditionnel de la génération Buddy Holly, Eddy Cochran et Gene Vincent. Il est devenu fanatique de musiques ethniques et c’est une encyclopédie ambulante des musiques d’Afrique et de l’Océan Indien.

Ainsi va le monde qui voit ses jeunes vieillir et ses vieux mourir.

Ma grand-mère, née en 1895, connaissait je ne sais combien de chansons des alentours de 1900 (“La petite église” et autres “romances” de Paul Delmet) que l’on nommait les “chansons parisiennes”. Parce qu’elles chantait aussi une belle tapée de chansons traditionnelles en gallo et en français dont Les Ours du Scorff ont fait des adaptations.

Un grand-oncle chantait la valse romantique dont on a pris la mélodie (on disait le timbre) pour faire la “Chanson de Craonne”. Il avait une belle voix de basse et son répertoire comptait une kyrielle de chansons écrites entre 1890 et 1940. Je les retrouve au hasard des écoutes de coffrets historiques de Frémeaux et d’EPM. Ça s’arrête pile en 1940 : il a été prisonnier en Allemagne…

C’est avec ma mère, mes oncles et tantes que j’ai découvert le vaste répertoire des chansons de 1930 à 1960 qui ressortaient à chaque fête de famille. “La tendresse” de Bourvil — il n’en était que l’interprète — reste intimement associée au souvenir d’une tante dont j’appréciais beaucoup… la tendresse.

Les amateurs de chanson française se désolent de voir leurs amours fondre dans le brouillard du temps passé. Ils oublient de mentionner ce fait important. On ne chante plus. Ni dans les fêtes de famille, ni sur les chantiers, ni dans les ateliers. Ni même dans les organisations de jeunesse, les syndicats et les manifs. Et c’est pourtant ainsi que se transmettaient bien des chansons qui passaient le barrage des générations.

Les souvenirs, tu ne sais pas toujours très bien comment ça remonte à la surface. Une infusette de Jacques Brel est tombée dans un grand bol de blues au miel et, tu as du mal à dire pourquoi, mais ça déclenche ton rétroviseur mental…

Ernest-Antoine, on l’avait un peu oublié, celui-là. Heureusement que Louis Ville a fait un nœud à son mouchoir pour en conserver le souvenir avec “À choisir”. « Du côté des petits / De ceux qui tous les jours en chient / Qui regardent béatement / Un Seillière bronzé sur le petit écran / Et qui bien que catho / N’ouvre pas si souvent son p’tit porte-monnaie ».