L'état d'urgence permanent, ultime stade de l'effondrement d'un monde fini

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Dimanche 29 novembre : des milliers de chaussures déposées place de la République à Paris par des manifestants écologistes “empêchés”.

Le 5 novembre 2005, j’écrivais mon cinquième billet de Yéti : “La fin d’un monde”. À le relire, dix ans plus tard, je n’en retirerais pas un mot. Dix ans de lente désintégration d’un système dominant à bout de souffle, c’est long. Mais nous voici parvenus à son dernier stade, sanctionné par ces “états d’urgence” qui se multiplient aux quatre coins d’un monde occidental bouleversé.

L’état d’urgence, dont on pressent qu’il est appelé à devenir permanent, c’est la méthode bourrin employé par des gouvernements débordés de toute part. Beaucoup plus un aveu de désarroi et d’impuissance qu’une véritable démonstration de force. La gonflette-spectacle plutôt que la finesse des analyses et la pertinence ciblée des stratégies. Un faire-part d’agonie irréversible.

Descente aux enfers

La baudruche a d’ailleurs rapidement fait long feu : non, ce ne sont pas seulement les “terroristes islamistes” qui sont traqués, mais les militants écologistes qui sont assignés à résidence, les manifestants anti-supercherie COP21 qui sont matraqués, gazés, arrêtés en nombre place de la République à Paris dimanche 29 novembre. C’est le gouvernement qui annonce sans complexe devoir violer la Constitution pour les besoins de sa cause répressive et demande officiellement, sans honte, à pouvoir aller contre la Convention des droits de l’Homme.

Quand un gouvernement, soutenu par une chambre de parlementaires-godillots tétanisés, n’a plus que la force brutale à faire valoir, vous pouvez être sûr qu’il est mort à terme. Mais pour l’heure, au niveau politique, le constat est terrible : il n’y a aujourd’hui aucune force alternative susceptible d’enrayer cette terrifiante descente aux enfers. En Grèce, Syriza a littéralement implosé à peine parvenu au pouvoir. En Espagne, Podemos se coupe peu à peu de ses racines populaires. Le Front de gauche français est devenu un mirage sans conséquences et le britannique Jeremy Corbyn est isolé.

Un mot enfin sur l’épouvantail Front national agité frénétiquement par les partis institutionnels pour tenter de sauver leur peau. En réalité, il y a fort à parier qu’un passage éventuel via ce mouvement régressif d’extrême-droite ne changera rien au désastre en cours.

Laisser passer l’orage et préparer en marge le monde d’après

Devant ce sombre tableau, que reste-t-il comme solution aux quelques consciences encore un tant soit peu intactes, sinon laisser passer l’orage en attendant des jours meilleurs, continuer à témoigner pour ne pas perdre pied, se soutenir face à une une adversité de plus en plus écœurante. Peu de choses en vérité, mais vous verrez que très rapidement tenir une telle position relèvera de l’acte héroïque.

Quelques frémissements, certes bien minoritaires mais encourageants, apparaissent pourtant : même si elle est encore bien mal payée de retour — vade retro, Tsipras ! — on note une certaine volonté populaire, certes minoritaire, à se reporter vers des mouvements non institutionnels (le phénomène Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne).

On constate enfin une désaffectation publique grandissante vis-à-vis des autorités et des élites médiatiques en place. Cette désaffection est particulièrement remarquable chez les plus jeunes et se manifeste par leur indifférence à l’égard de la chose publique en général et du fait électoral en particulier. D’ailleurs, qui peut encore raisonnablement et utilement songer voter sous la chape de plomb d’un état d’urgence prolongé ? Pas trop la peine de compter sur des majorités en état de choc pour se tirer d’affaire. En ces périodes critiques, les majorités cèdent hélas trop souvent à tous les vents mauvais. En 1940, ce n’est pas De Gaulle qu’elles soutenaient, mais Pétain.

Rendez-vous avec vous

Pour passer les rigueurs de cet hiver contraint, le blog du Yéti va donc un peu évoluer. Plus de publications nomades sur des espaces extérieurs comme Rue89 ou Politis, mais une reconcentration sur ce site bien à nous et une ouverture à d’autres auteurs que vous avez déjà peut-être remarquée : avec les billets de BA, les bafouilles du Partageux.

Et puis des rubriques à développer : les mots des autres (des articles publiés ailleurs et repris ici pour leur pertinence) et des billets invités (écrits — avis aux amateurs — par des auteurs occasionnels de passage). En colonne de gauche du blog, réouverture de la page de liens vers des sites qui nous paraissent indispensables en ceci qu’ils ne se contentent pas de critiques, mais tentent de proposer des pistes de sortie pour “le monde d’après”.

Non, désolé, pas de forums de commentaires. Chronophages, trop souvent décevants, assaillis par les spammers, squattés par une poignée de trolls aussi pesants qu’envahissants. Mais rien n’empêche aux bavards de s’exprimer via nos relais sur les réseaux sociaux : la page du Yéti sur Facebook, notre fil Twitter. Allez-y, “likez”, partagez, abonnez-vous, défoulez-vous…

Pour finir, rien ne sert plus de le cacher, mieux vaut même garder toute sa lucidité pour s’y préparer : le passage que nous allons devoir traverser sera douloureux, semé d’embûches, ingrat. Le tout est de savoir combien de temps durera cette éprouvante traversée des ténèbres. Et de s’armer de patience.